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Armées et métiers d’armes en Tunisie à l’époque moderne (1574-1815)

Les faits d’armes jouent un rôle hautement important dans l’histoire des États et des nations, et peuvent, parfois, transformer le cours de leur destinée. L’institution militaire représente aussi un élément essentiel au sein des sociétés et reflète leurs conditions, ainsi que leurs ambitions. D’autant qu’à l’époque historique qui nous intéresse, l’établissement militaire était le seul, à coté des institutions religieuses, à jouir d’une organisation évidente et rigoureuse. La Tunisie a connu, en effet, depuis la chute définitive de la dynastie hafside, un redéploiement de la plupart des rouages de l’État, dont, en premier lieu, l’institution militaire où les apports ottomans vinrent enrichir la vieille tradition hafside.

 

Les troupes régulières

 

Le développement des armes à feu dans l’Europe méditerranéenne et le monde turc entraîna la prépondérance des troupes régulières. L’empire ottoman ainsi que les royaumes espagnols (notamment Castille) furent parmi les premières puissance à comprendre l’importances de ces changements. Ils accordèrent une place de choix à l’infanterie régulière qui relégua au second plan la vieille « cavalerie féodale ».

Après sa victoire sur les Espagnols (1574) Sinan Pacha rejoint Istanbul après avoir établi à Tunis un pashalik turc. L’intégration définitive du pays au sein de l’univers ottoman a eu une influence profonde et durable sur ses structures militaires.

   

La milice des janissaires

 

Les janissaires formaient dans la Tunisie ottomane une caste militaire et politique prépondérante. Cette milice (udjaq) avait pour origine le 101ème bataillon de l’armée du Grand Seigneur laissé à Tunis par Sinan Pacha (1574). Ses effectifs oscillaient entre trois mille et quatre mille hommes. Ses structures étaient, également, calquées sur celles du reste de l’empire. Elle présente à la base les yuldash(s) (soldats) répartis en cent cinquante chambrées (udha, pl. udhat, uda ou arta) de vingt soldats.

La conjoncture politique et les contraintes militaires poussaient souvent les maîtres de Tunis à grossir les effectifs de cette milice qui connurent une croissance continue jusqu’au début du XIXe siècle. Yussif dey (1610-1637) recruta, en 1628, mille soldats turcs. D’autres éléments furent enrôlés entre 1653 et 1665. Cette politique fut poursuivie par les husseinites Ali Pacha (1735-1756) et Hamuda Pacha (1782-1814). Sous le règne de ce dernier, les casernes de la régence abritaient dix mille janissaires.

L’effectif des janissaires, ainsi que leur suprématie sur les autres corps de l’armée de la régence, relevaient de plusieurs facteurs, en premier lieu le professionnalisme. Contrairement à ces derniers, ils constituaient une armée de métier, très disciplinée, rompue aux tâches les plus ardues. On exigeait d’eux un entraînement régulier ; ils devaient aussi observer le célibat durant toute la période qu’ils passaient sous les drapeaux. En contrepartie, ils percevaient une solde quotidienne qui augmentait en fonction de leur évolution au sein de la hiérarchie militaire. Un système de retraites particulier leur assurait des moyens de subsistance à la fin du service.

La milice des janissaires se distingue aussi par son mode de recrutement particulier. Le bataillon laissé sur place par le vizir ottoman était formé par les « Sukban » et quelques éléments du « Kul » sultanien. L’enrôlement individuel et volontaire s’est poursuivi par la suite. L’Anatolie et les îles grecques avaient la préférence des recruteurs, mais des soldats issus des udjak(s) des autres régences ottomanes venaient, aussi, souvent grossir les rangs de celui de Tunis. À ces Levantins se mêlait un nombre plus ou moins important de renégats chrétiens (‘uludj), de captifs européens désespérant de leur rachat, de Morisques et de kurughli(s) (issus de femmes autochtones). Les portes de cette armée de privilégiés furent par la suite ouvertes aux Ouslati chassés de leur montagne au XVIIIe siècle. Les Maures étaient, quant à eux, tenus à l’écart de ce corps étranger, formé de déracinés de tout poil, isolés au sein de la société locale. Cette ségrégation militaire procédait d’une attitude de discrimination ethnique qui excluait les autochtones de la caste des prépondérants.

La milice de Tunis était considérée parmi les meilleures armées de la Méditerranée de la fin du XVIe siècle. La plupart des observateurs européens du XVIIe siècle ont vanté sa bravoure, son excellente organisation et la bonne qualité de son armement.

À l’instar de l’armée du Grand Seigneur, celle de Tunis était formée d’une majorité de fantassins équipés d’armes traditionnelles et d’armes à feu. Lors des affrontements, elle adoptait un dispositif de combat en nette rupture avec la tactique traditionnelle « des charges et des replis brusques » (karr wa farr). Au lieu de disperser leurs fantassins, les stratèges turcs les tenaient, tel « un mur de fer », serrés dans des carrés compacts capables de supporter, lors des mêlées, les charges de l’ennemi, et de percer par la suite ses lignes.

Les janissaires défendaient leurs corps à l’aide de cuirasses (en cuivre et autres métaux), de boucliers et de casques. Les armes offensives étaient variées : cimeterres recourbés (kilidj), hallebardes, lances, poignards, arcs et flèches. La principale mutation fut le perfectionnement et la généralisation des armes à feu.

Quelques rares bouches à feu, de simples bombardes, équipaient les enceintes ifriqiyennes à l’époque hafside. Ce sont, cependant, les Ottomans qui introduisirent dans le pays l’artillerie de campagne, l’usage des affûts et les armes à feu portatives destinées à révolutionner l’art de la guerre. Les canons devinrent aussi une parure essentielle des galères. Tout un arsenal de pierriers, de couleuvrines, de mortiers, de bombes, de matières incendiaires et de mines servaient à démanteler les retranchements ennemis. La plupart des janissaires ont également adopté l’arquebuse au XVIe siècle. L’usage du mousquet et du fusil se développa au cours des siècles suivants.

 

La Taîfa des raîs

 

La fin du XVIe et la première moitié du XVIIe siècles (1581-1660) furent une période d’intense activité corsaire en Méditerranée. Elle fut favorisée par l’installation des aventuriers turcs sur les côtes maghrébines, à la veille de la chute du royaume hafside, et par la fin du duel héroïque entre l’Empire ottoman et les Habsbourg, en 1581. La course avait pris, ainsi, aisément le relais de la guerre ouverte à laquelle elle était intimement liée.

La course tunisienne se développa particulièrement sous les règnes des deys (1591-1640) et des premiers mouradites. Elle déclina fortement au XVIIIe siècle, mais ne cessa totalement qu’après l’expédition d’Exmouth sur Alger, en 1816.

L’État, les dignitaires du régime et les privés s’adonnaient à cette activité (militaire et économique) particulière. Le port de Bizerte, principal lieu d’attache des galères de la régence, équipait des navires qui effectuaient des expéditions périodiques visant les côtes européennes. Les vaisseaux ronds firent leur apparition sous le règne de Yussif dey. Son amiral, Usta Murad Genovèse armait régulièrement quatre à six galions (qadus).

Les capitaines des vaisseaux de course se recrutaient parmi les grands officiers de la milice, notamment les renégats chrétiens. Ces derniers, souvent mariniers de profession, jouèrent un rôle capital dans l’évolution de la marine tunisienne au service de laquelle ils consacrèrent leurs compétences techniques. Les équipages des campagnes officielles étaient également des volontaires issus de l’udjak ; ils recevaient, en contrepartie, une rallonge financière après les importantes prises.

La flotte de guerre tunisienne continua à se développer régulièrement au cours du XVIIe siècle. Elle était, cependant, fortement handicapée par la domination de la course, marquée par des descentes brèves n’employant qu’un nombre réduit de vaisseaux. Cette tendance explique la présence d’un grand nombre de galiotes et de petits vaisseaux, ainsi que la prépondérance des « Lund » levantins et des renégats chrétiens au sein des équipages.

La place de choix qu’occupait la course explique en grande partie la décadence de la marine à l’époque husseinite. Le caractère épisodique de cette activité entraînait la naissance d’une solide tradition navale et approfondissait l’atonie technique à une époque où la voile révolutionnait les flottes de guerre de l’Europe chrétienne. Le pays attirait, également, de moins en moins les renégats, ce qui raréfia les bons pilotes et les équipages rompus aux durs métiers de la mer. À tout ceci s’ajouta la pénurie des matériaux, en raison de l’embargo imposé par l’Occident chrétien à la vente de ces produits stratégiques aux Barbaresques.

 

Les Zwawa

 

 

 

Les Zouaves (‘Askir Zwawa) formaient, jusqu’au XIXe siècle, des troupes régulières recrutées parmi les Berbères de la Kabylie algérienne. Ils furent mobilisés pour la première fois par Ramadhan Pacha et Haydir Pacha lors des affrontements qui opposèrent, entre 1569 et 1574, les Ottomans aux Espagnols et aux Shabbiya sur le sol ifriqiyen.

L’organisation de ce corps était calquée sur celle de la milice turque. Ses membres relevaient d’un office (diwan) particulier et recevaient une rétribution fixe, quoique moins élevée que la solde des janissaires. Ses effectifs étaient relativement élevés ; J.B. Salvago évalua leur nombre à 12000 en 1625, soit environ le quadruple de celui des Levantins. En 1802, sous le règne de Hamuda Pacha, les Zwawa formaient une véritable armée forte de 14000 combattants.

Les Zwawa avaient leur propre cavalerie organisée à la turque, des casernes particulières et une colonne expéditionnaire (mahalla) qui précédait celle des janissaires. On confiait ordinairement à leurs fantassins la garde des citadelles et des ouvrages fortifiés. Leurs qualités guerrières ne soutenaient nullement la comparaison avec celles des Turcs. Ils étaient, toutefois, moins turbulents, d’où le précieux concours qu’ils apportaient aux maîtres de Tunis lors des crises politiques et militaires.

 

Les Spahis

 

Les sbayhiya constituaient, jusqu’au XIXe siècle, un détachement de cavaliers recrutés parmi les autochtones et les Zwawa. Sa création remonte au début du XVIIe siècle (vers 1612). Au temps du mouradite Hamuda Pacha (1631-1659), ils formaient trois détachements (udjak) stationnant à Tunis, au Kef et à Béja. Un quatrième fut ajouté à une date ultérieure. Malgré la modestie de leurs effectifs (environ 600) ils étaient placés sous l’autorité d’un agha particulier.

Les spahis accompagnaient le bey lors de ses déplacements à l’intérieur du pays et veillaient à sa sécurité quand il sortait avec la mahalla. Ils avaient aussi pour mission la surveillance des riches plaines céréalières de la vallée de la Medjerda, ainsi que les chemins menant à la frontière algérienne.

Les Hamba

 

Le corps des Hwanib, dont la création remonte à 1677, formait la garde personnelle du bey. Ses membres ne dépassaient guère quelques centaines d’hommes qui bénéficiaient de la totale confiance du monarque et à qui il confiait les missions délicates touchant à la sécurité. Ils étaient recrutés à l’origine parmi les autochtones ; un second corps de Hamba turcs a vu le jour au XVIIIe siècle.

On peut, au bout de ce tableau sommaire relatif à l’armée régulière, remarquer la dualité, renforcée depuis le XVIIe siècle, entre les éléments autochtones et la milice des janissaires dominée par les étrangers. Cette dernière, formée essentiellement de fantassins, était la première force de frappe de la régence, d’où la faiblesse de la cavalerie.

 

Les troupes auxiliaires

 

La régence de Tunis n’a pas connu, malgré quelques timides tentatives entreprises au début de l’occupation turque, le système des Timars qui fournissait au Grand Seigneur l’essentiel de sa cavalerie (les spahis) et une bonne partie de l’infanterie « féodale » qui accompagnait les Timariotes. Cet échec explique la rareté des troupes auxiliaires au sein des armées tunisiennes avant le XVIIe siècle. Ce mode de recrutement se développa, cependant, au milieu du XVIIe siècle, avec la mise en place de nouvelles institutions liées à la consolidation du pouvoir des beys.

 

Les Mzargiya

 

Leur nom dérive du mizraq, la vieille lance ifriqiyenne. Ces cavaliers, recrutés au sein des tribus autochtones, étaient enrôlés d’une façon épisodique. Ils assuraient la sécurité des chefs de leurs clans, de la mahalla et de quelques retranchements. Ils étaient inscrits dans un registre particulier et recevaient une part des impôts que leur tribu payait à l’État.

 

Les troupes du Makhzen

 

Le développement de ces troupes était intimement lié à l’évolution de la conjoncture politique locale pendant la première moitié du XVIIe siècle. Le dey, patron de la milice des janissaires, avait à cette époque la haute main sur les affaires de la capitale, mais il était de plus en plus concurrencé par les beys, maîtres du plat pays et de ses ressources fiscales. Les différentes campagnes qu’ils menèrent entre 1610 et 1640 contre les tribus insoumises consolidèrent davantage leur autorité mais démontrèrent aussi les limites de la milice turque, incapable à elle seule de pacifier le pays. Cette carence, conjuguée à l’absence du système des Timars oriental, obligea les beys mouradites à faire revivre la vieille tradition locale du makhzen et à intégrer massivement les autochtones au sein de leurs armées.

La « makzana » attestée dès l’époque hafside était un contrat d’allégeance et d’alliance liant le pouvoir central aux tribus makhzeniennes, obligées, en vertu de cette convention, de lui fournir quelques contingents de cavalerie : leur nombre pouvait être révisé selon les besoins du bey qui s’assurait, ainsi, la soumission du clan et un approvisionnement régulier, aux moindres frais, en combattants. Pour la tribu, l’opération augmentait son prestige et lui procurait des privilèges fiscaux ainsi que des avantages économiques.

Le puissant bey mouradite Hamuda Pacha (1631-1659) s’attacha les services de Drid qui fut la première grande confédération tribale à rejoindre le Makhzen. Les clans des Hmamma, Awlad Yaqoub, Mthalith, Warghamma et Djalass constituaient sa charpente sous le règne de Husayn ibn Ali (1705-1735). Ils fournissaient épisodiquement au bey entre trois mille cinq cents et quatre mille cavaliers servant à mater les rébellions des tribus réfractaires. Ils renforçaient, également, les contingents au cours des conflits frontaliers avec Alger et lors des déplacements de la mahalla. Au besoin, ils pouvaient passer plusieurs mois sous les drapeaux.

Avec l’évolution de leur nombre, le commandement des troupes makhzeniennes était devenu un poste clé dans la hiérarchie militaire, attribué aux hommes de confiance du bey parmi les Turcs ou les Mamelouks. La désignation des chefs de ces tribus était devenue aussi une affaire politique délicate. Ceci est lié à leur influence grandissante dans les luttes qui opposaient les beys aux deys, ainsi que dans les rivalités dynastiques aux époques mouradite et husseinite.

Les troupes makhzeniennes étaient avant tout une force du beylic, traditionnellement méfiant à l’égard de la milice turque. Ces cavaliers compensaient la vulnérabilité de leur équipement, souvent traditionnel, par l’extrême mobilité de leurs chevaux sur les champs de bataille. Ils avaient aussi une parfaite connaissance de la steppe, de ses sentiers et de ses habitants. Malgré ces atouts, ainsi que l’accroissement de ses effectifs, les qualités guerrières de cette cavalerie ne soutenaient guère la comparaison avec celles des janissaires et des Zwawa.

La Mahalla

 

La mahalla était une colonne expéditionnaire, chargée en principe de la levée des impôts, qui se rendait à l’intérieur du pays deux fois par an. La mahalla d’été se dirigeait, au mois d’août, après les moissons, vers les plaines céréalières de la vallée de la Medjerda, en passant par Béja. La colonne d’hiver s’ébranlait en février-mars vers le centre et les steppes méridionales, en passant par Kairouan. Elle finissait sa chevauchée dans les oasis du Djérid, productrices de dattes.

La régence de Tunis n’avait pas le monopole de ce type de garnison mobile qui remontait à l’époque hafside. Différents types de colonnes existaient au Maghreb, en Orient et en Europe. On en trouvait surtout dans les sociétés qui ne connaissaient pas encore de système de centralisation administrative efficient. Dans la Tunisie ottomane, la mahalla avait, outre son aspect fiscal et militaire, une fonction politique et sécuritaire. Elle représentait un moyen de contrôle, mobile et périodique, du plat pays et une force de frappe destinée à soumettre les tribus réfractaires.

La sortie de la mahalla de Tunis constituait une parade hautement symbolique, par le biais de laquelle le maître du pays affichait son omnipotence. Sous le règne des deys, sa conduite était confiée au bey, la seconde personnalité de l’État. Avec l’avènement des dynasties beylicales héréditaires, c’est le monarque lui-même ou bien le prince héritier (bey limhalla : bey de la mahalla) qui la commandait.

La mahalla formait une colonne de plusieurs milliers de soldats auxquels se joignaient des membres de la cour et des agents de l’État. Sa sortie, chacune de ses étapes et son retour à Tunis nécessitaient une énorme logistique et une organisation minutieuse. Son caractère politique est marqué par le déplacement d’un modèle réduit de la cour vers les sujets, en vue de les rencontrer, de raffermir les liens avec eux et de renouveler leur allégeance au maître du pays. Une adhésion symbolisée par le paiement des taxes et des impôts.

La mahalla réunissait, dès le règne de Hamuda Pacha, des éléments appartenant à tous les corps d’armée : janissaires, Zwawa, hamba, spahis (Turcs et Arabes), mzargiya et troupes du Makhzen. Les soldats, richement habillés, équipés d’armes et de canons légers sur affûts, s’ébranlaient de Tunis en grande pompe.

Avec le temps, la colonne expéditionnaire avait perdu son efficacité militaire et fiscale. Au XIXe siècle, les dépenses qu’elle occasionnait dépassaient parfois le montant des impôts collectés. Malgré ces carences, elle restait une institution militaire particulière, réunissant les divers corps d’armée et le meilleur exemple sur la permanence des traditions militaires hafsides à l’époque ottomane.

L’armée et les institutions étatiques et la société

 

Avec la conquête turque, l’armée devint la source de la légitimité politique et l’épine dorsale des institutions et de l’administration. Les pachas, les deys et les beys, qui se succédèrent à la tête du pays, étaient tous issus de cette caste militaire. L’armée régulière, et à un degré moindre les troupes auxiliaires, étaient de véritables pépinières et fournissaient au maître de Tunis les dignitaires et les agents de l’État qui le secondaient dans la direction des affaires du pays.

 

Le système  d’avancement

 

La caste militaire turque formait un groupe fortement structuré et hiérarchisé, ce qui donna aux institutions une marque particulière et beaucoup de complémentarité. L’interdépendance entre les structures administratives, les institutions sociales et l’armée est parfaitement illustrée par le système d’avancement au sein de la milice des janissaires. La nouvelle recrue (yuldash) était affectée à un pavillon (udha). De simple soldat, elle pouvait, en quelques années, accéder au commandement de cette unité de base avec le titre d’udha-bashi, en passant par des grades mineurs (bash yuldash, wakil al-hardj, sandjik-bashi, aya-bashi). Les plus méritants rentraient dans le cercle fermé des grands officiers (les buluk-bashi) et assuraient la charge de commandant en chef (agha) avant le départ à la retraite. La promotion au sein de la hiérarchie était à la portée de tout militaire discipliné, compétent et ambitieux. Elle augmentait ses privilèges, ainsi que sa solde, et lui procurait davantage d’influence au sein de l’oligarchie militaire et de la société civile.

La retraite ne signifiait pas, également, la fin du service car plusieurs horizons restaient ouverts devant l’ancien combattant que l’expérience prédestine aux hautes charges civiles. Le système d’avancement jouait, ainsi, au sein de la société des janissaires, un rôle majeur en matière d’intégration des éléments allogènes. Le simple soldat pouvait devenir commandant en chef (kahya) et d’obscurs renégats chrétiens accédèrent au beylicat. Cette perméabilité existait aussi au sein des autres unités militaires et permettait aux élites autochtones d’assurer les hautes charges de l’État. Partant de cette facilité d’assimilation, les observateurs de l’époque et les historiens contemporains n’ont pas hésité à qualifier le milieu tunisien de l’ère ottomane de société ouverte.

 

Le développement des effectifs

 

Il est difficile d’évaluer avec précision le nombre des soldats à travers les trois siècles de domination ottomane et de chiffrer leur répartition à l’intérieur de chaque armée. Notre documentation ne permet de tracer que les grandes lignes de cette évolution générale des effectifs, marquée, particulièrement à partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle, par le développement des troupes autochtones et makhzeniennes aux dépens des janissaires.

Les effectifs de la milice, relativement réduits en 1574, furent augmentés à la veille du conflit de 1628 (qui opposa Tunis à Alger) et sous le règne de Ali Pacha (1735-1756). Au temps du husseinite Hamuda Pacha (1782-1814), 5000 à 10000 janissaires vivaient sous les drapeaux. Cet accroissement était souvent lié aux troubles internes et aux conflits qui opposèrent la régence à ses voisins algériens et tripolitains. Le recrutement massif des kurughli(s) à la fin du XVIIIe siècle était en partie lié aux pestes de 1783-1784 et de 1790 qui ravagèrent la population citadine et amenuisèrent le vivier tunisois. Il traduit également la crise de confiance qui s’installa, petit à petit, entre la turbulente milice et les maîtres du pays, désireux de la marginaliser. Une défiance qui a abouti au massacre des janissaires, en 1811, sous Hamuda Pacha.

Le vide laissé par les janissaires était comblé par les troupes, régulières et auxiliaires, autochtones dont les effectifs avaient connu un accroissement constant. Les diverses armées comptaient au début du XIXe siècle entre 40000 et 50000 soldats (avec une capacité de mobilisation plus grande) qui formaient, désormais, la nouvelle assise socio-militaire du pouvoir beylical.

 

Quelques aspectsdu poids économique de l’armée

 

Outre son rôle militaire et politico-social, l’armée remplissait une fonction économique majeure. Le paiement des soldes et la mobilisation de ressources financières pour les nouveaux recrutements, l’achat des équipements et des munitions, l’édification des casernes, étaient, en effet, parmi les premières prérogatives de l’État. Cette mission était confiée à deux institutions majeures : le Diwan et Dar al-Basha.

Le Diwan

 

Le diwan présidé par l’agha des janissaires était, avant son abolition en 1705, une haute instance militaire et une chambre unique, ayant de larges prérogatives politiques et judiciaires. Il supervisait l’inscription des janissaires et de leurs enfants, ainsi que les nouvelles recrues, dans des registres spéciaux. Il avait aussi la haute main sur l’avancement dans la hiérarchie militaire, les soldes et les départs à la retraite.

 

Dar al-Basha

 

Elle veillait sur les affaires administratives et financières de l’udjak. Malgré la marginalisation du Pacha, au début du XVIIIe siècle, l’institution conserva son rôle et son rayonnement. Elle assurait la paye, tous les deux mois, des soldes, les dépenses de la mahalla et des retranchements et contrôlait la distribution des primes et des dons en nature. Ces opérations étaient confiées au Pacha qui se déchargeait, en son absence, sur son lieutenant (le kahya).

L’échec des tentatives de création d’un système de Timars poussa les maîtres du pays à chercher de nouvelles ressources pour subvenir aux besoins de l’armée. C’est ainsi que Uthman dey (1594-1610) instaura au profit de Dar al-Basha la taxe du madjba que payait annuellement chaque zmala. Les autres revenus étaient assurés par une partie des impôts publics, les produits des fermes (lizma) et des taxes, les biens et les habous de Dar al-Djild. Les droits que percevaient les douanes, les ports, le souk des Turcs, le pont du Batan, ainsi que ceux payés par le comptoir de Cap Nègre, revenaient aussi à cette institution.

Les dépenses des troupes autochtones et makhzeniennes étaient déduites des impôts que payaient les tribus et qui représentaient une bonne partie des revenus de l’État. On peut remarquer, ainsi, que les dépenses militaires étaient élevées et constituaient une lourde charge pour le budget du beylicat. Un poids qui devint un fardeau insoutenable après 1815, suite à la rupture des anciens équilibres économiques.

L’occupation turque de 1574 greffa sur la société tunisienne un « corps technique » et plaqua sur elle une catégorie socio-militaire qui la domina durant à peu près trois siècles. Avec le temps, cette caste militaire changea de l’intérieur, et se ramifia sous la pression de facteurs locaux et extérieurs. Une mutation qui la transforma d’un corps d’occupation en une force de contrôle d’un espace politique en devenir et d’une société cherchant à se recomposer, dans le cadre d’une dynamique la poussant graduellement vers l’entité nationale.

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