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Armées et ouvrages de défense en Ifriqiya jusqu’à la fin de l’époque aghlabite

Structures de l’armée islamique

 

 

 

Dès les premières expéditions, un nombre sans cesse croissant de djund arabe afflua vers l’Ifriqiya. L’absence de statistiques nous empêche d’évaluer avec exactitude le nombre des combattants qui s’installèrent définitivement dans le pays conquis, mais ils étaient certainement plusieurs centaines de milliers, issus de divers horizons de l’Empire islamique (Arabie, Égypte, Syrie, Irak, Perse). Ces nouveaux venus se répandirent dans toutes les contrées du Maghreb et constituèrent l’épine dorsale de la colonisation arabo-musulmane. La majorité préféra, cependant, les douceurs de la veille Africa, siège du pouvoir politique et de l’autorité militaire. Ils peuplèrent alors la plupart des grandes cités (Kairouan, Tunis, Sousse, Béja, Kasserine, Gabès, Gafsa, Lorbeus, près du Kef, Tripoli) et renforcèrent leur mainmise sur les régions stratégiques sensibles dont le contrôle était indispensable pour la survie de la jeune province arabo-musulmane. À la tête de ces marches militaires se trouvait le Zab au Maghreb central (Algérie), le cœur du pays berbère et point de liaison essentiel entre l’Ifriqiya et le Maghreb extrême (Maroc et Mauritanie). D’autres groupes de combattants préférèrent s’installer dans les campagnes fertiles du Tell tunisien.

Des éléments berbères furent très tôt intégrés aux armées arabes. Le premier qui recruta massivement ces autochtones semble avoir été le gouverneur omeyyade Hassan ibn al-Nu‘man (vers l’an 700), considéré par la tradition comme le véritable pacificateur de l’Ifriqiya et du Maghreb. Il s’empara, en effet, de Carthage, chassa les derniers Byzantins du pays et brisa la résistance acharnée de la Kahina. Il adopta par la suite une politique de réconciliation avec les Berbères et confia aux deux fils de la Kahina un commandement digne de leur rang, au sien de son armée. Cette ligne de conduite continua avec Musa ibn Nusayer ; sa réussite est illustrée par la carrière du berbère Tariq ibn Ziyad, le conquérant de l’Andalus. Les sources arabes mentionnent, en outre, des éléments autochtones qui renforcèrent les troupes arabes envoyées au Sus extrême.

Les relations qu’entretenait le djund arabe avec la population autochtone n’étaient pas, cependant, toujours saines. Les conflits qui les opposèrent ont même failli mettre en cause la présence des nouveaux conquérants au Maghreb. Les sages mesures prises par Hassan ibn al-Nu‘man ne furent pas appliquées par tous les gouverneurs omeyyades. Yazid ibn Abi Muslim, client d’al-Hadjaj, avait la charge de l’Ifriqiya au début du IIe/VIIIe siècle. Il imposa aux autochtones une politique avilissante, tatoua sa garde personnelle berbère d’une façon humiliante et obligea d’autres à quitter leurs contrées pour des considérations fiscales. Ils finirent par le tuer. Un texte de Tabari atteste la poursuite de ces abus ; ils reproduit le contenu d’un célèbre mémorandum laissé par une délégation berbère au calife Hisham ibn Abd al-Malik (739). La requête reprochait au gouverneur de l’époque de les exclure du partage du butin alors qu’ils combattaient dans les premières lignes, les plus dangereuses. Il décimait leurs troupeaux en éventrant les brebis pleines, à la recherche des fourrures blanches des foetus, destinées au calife. Il poussa même l’humiliation jusqu’à leur enlever toute personne jolie parmi leurs filles et l’expédiait en Orient afin d’assouvir les plaisirs de ces messires de la cour de Damas. Ces traitements discriminatoires les jetèrent dans les bras des Kharijites et provoquèrent la grande révolte berbère de 740.

Le djund a été un élément essentiel, déterminant et permanent dans la politique du califat arabe au Maghreb. Sur lui reposa la conquête de l’Afrique du Nord et de l’Andalousie, puis l’expansion musulmane dans les îles de la Méditerranée occidentale, notamment la Sicile, la Sardaigne, Malte et Pantelleria. Il avait également pour mission de préserver la présence arabo-musulmane en terre d’Afrique et de mater les soulèvements berbères. Ces derniers étaient souvent provoqués, on l’a vu, par la politique inique des gouverneurs, notamment omeyyades, pour qui l’Ifriqiya n’était qu’une simple terre de butin. Une conduite qui commença, de plus en plus, à se heurter à l’opposition de beaucoup de chefs de la milice chez qui grandissait, désormais, le sentiment d’appartenance à la terre maghrébine. Ils reprochèrent, à leur tour, activement, aux Arabes d’Orient ce comportement contraire aux préceptes de l’Islam et au statut des habitants du Maghreb, majoritairement islamisés.

La milice a été aussi le premier noyau de l’administration de la nouvelle province, car l’essentiel des gouverneurs et des dirigeants des régions étaient issus de ses rangs. Ses membres formaient une classe de prépondérants ayant la main haute sur la société, les affaires politiques et militaires de l’Ifriqiya. Il n’en demeure pas moins que cette « aristocratie » était hétérogène et composée d’éléments parfois antagonistes.

 

L’élément arabe

 

Cette catégorie, issue des premières vagues orientales, considérait que sa dignité et la noblesse de ses origines prédestinaient ses membres à accaparer les charges les plus importantes de l’État. Appelés « ancien djund » (vieille garde), un grand nombre d’entre eux étaient enrôlés officiellement dans l’armée et inscrits dans les registres militaires. Ils percevaient une solde régulière appelée « rizq » ou « ‘atâ ».

Cette milice se distingua tôt par son manque de discipline et ses révoltes constantes destinées à accroître ses privilèges. Une partie de ses chefs refusèrent au IXe siècle le pouvoir aghlabite et le considérèrent comme une forme d’usurpation et une spoliation de leur légitimité historique. La révolte de Mansur al-Tunbudhi (208/824), provoquée par l’exécution, sous le règne de Ziyadat Allah Ier, d’un certain nombre de ses leaders, a failli emporter la couronne aghlabite.

 

Les Arabes d’Ifriqiya

 

La composition des armées arabes changea avec l’apparition des « Arabes d’Ifriqiya » qui éprouvaient un sentiment, fort et franc, d’appartenance au Maghreb et affichaient, de plus en plus, leur refus de la politique menée par leur coreligionnaires orientaux. Les prémices de l’antagonisme entre le Sham et le djund arabe de la Berbérie apparurent dès le milieu du VIIIe siècle, sous le règne du gouverneur Kulthum ibn Iyadh. D’après Ibn ‘Idhari, le commandement de l’armée envoyée par Damas en 741 demanda aux Arabes de Kairouan « de laisser les portes de leurs maisons ouvertes afin que les soldats syriens les reconnaissent. Cette mesure provoqua la colère des Kairouanais qui menacèrent de retourner les rênes de leurs chevaux, afin de leur livrer bataille, au lieu de combattre les Berbères ». L’incident annonçait un changement notable dans les mentalités. Il est illustré par la lettre adressée par Abd al-Rahman ibn Habib, petit-fils de ‘Uqba, au calife al-Mansour, en 755, lui précisant que « l’Ifriqiya est entièrement musulmane ; on ne peut plus ni y faire des esclaves, ni pressurer la population ». Ses ambassadeurs dépêchés à Baghdad n’emportèrent avec eux, pour tous cadeaux, que des faucons et des chiens de chasse. « Le temps des somptueux présents, rehaussés du charme des belles et jeunes captives berbères n’était plus qu’un lointain souvenir ». Ce comportement souleva la colère du monarque abbasside et provoqua ultérieurement des dissensions internes qui influèrent négativement sur Kairouan et l’Ifriqiya en général.

 

 

Ibrahim ibn al-Aghlab

 

On peut considérer Ibrahim ibn al-Aghlab, fondateur de l’émirat aghlabite, comme une personnalité typiquement symbolique de la seconde génération d’Arabes ifriqiyens. Contrairement à leurs aînés, ces derniers étaient conscients des spécificités des habitants du Maghreb et de leur différence par rapport aux « métropolitains » de l’Orient, la mère patrie de tous.

Ibrahim Ier est issu du clan des Banu Tamime. Son père, al-Aghlab ibn Salim ibn ‘Iqal al-Tamimi, gouverneur de l’Ifriqa depuis 766, fut tué deux ans plus tard (768) par un autre chef arabe, al-Hasan al-Kindi. Ses fils se réfugièrent alors en Égypte, où Ibrahim s’adonna à l’étude des sciences religieuses et linguistiques dans lesquelles il excella. Beaucoup de zones d’ombre entourent, cependant, sa vie dans la vallée du Nil. Nous savons seulement qu’il faisait partie du commandement de la milice. D’après al-Baladhuri, il avait alors pris la tête d’une insurrection au cours de laquelle il s’empara du trésor public (bayt al-mal). Les écrits de ses partisans disaient qu’il n’y avait pris que ce qui lui revenait de droit.

Après cet incident, il se réfugia au pays du Zab afin d’échapper aux poursuites du calife et du gouverneur d’Égypte. Là, il forma une armée de partisans, s’imposa, par ses qualités personnelles, aux habitants de la contrée, mais évita de s’immiscer dans les affaires de l’Ifriqiya qui était en pleine agitation. Il profita, cependant, des événements de 798 pour se réconcilier avec le califat, et aida le gouverneur Muhammad ibn Muqatil al-‘Akki à recouvrer son poste malgré l’opposition des Kairouanais. En 800, sous l’influence du gouverneur Hirthama ibn A‘yun, Harun al-Rashid lui octroya la charge de l’Ifriqiya en contrepartie d’une contribution financière. Il profita de la situation particulière de la province pour fonder un pouvoir dynastique. C’est ainsi qu’est né le premier émirat indépendant de la Tunisie musulmane.

 

Les esclaves et les clients

 

Outre les éléments berbères, l’armée comprenait de nombreux esclaves et clients qui combattaient au nom de leurs maîtres. Ils ne percevaient aucune solde, « sauf en cas de conversion à l’islam ou d’affranchissement ». Les clients avaient constitué très tôt l’essentiel de la garde personnelle de l’émir. Afin de se mettre à l’abri des intrigues de la milice arabe, Ibrahim Ier fonda le camp suburbain d’al-‘Abbasiya, qu’il regagna à la tête de cinq mille gardes. Ibrahim II (874-903) acheta, pour assurer sa protection rapprochée, cent mille esclaves soudanais et slaves. Il désigna pour les commander Maymùn et Râshid, qui étaient parmi ses grands clients.

Les clients ont joué un grand rôle politique et militaire à l’époque aghlabite. Il étaient à la tête de plusieurs institutions étatiques, comme l’hôtel de la monnaie, et supervisaient la construction des grands édifices publics (mosquées, fortifications). D’autres accédèrent à des charges militaires élevées. La facilité d’intégration et de promotion de ces éléments dans la société aghlabite est illustrée par la riche carrière de Khalaf al-Fata.

On peut dire que les armées aghlabites se distinguaient par la variété de leurs composantes et la complexité de leur recrutement. À côté des troupes officielles inscrites dans le diwan al-djund, on trouvait les auxiliaires, des volontaires dont le nombre s’accroît lors des conflits. Le recours à ces unités, qui ne percevaient pas de soldes, était limité dans le temps. L’État a eu parfois recours au recrutement par levée forcée de jeunes, selon le système de la « presse » médiévale. Cette corvée, pratiquée depuis longtemps, devint monnaie courante à l’époque fatimide.

 

Diwan al-Djund

 

L’armée relevait d’un grand office (ou ministère) appelé « diwan al-djund ». Le « diwan » était à l’origine une sorte de registre où on inscrivait les effectifs et les pensions de la milice. Il devint par la suite une institution complexe, supervisant tout ce qui se rapportait à la guerre et à la défense du pays, et dirigée par le prince lui-même.

Le siège du diwan al-djund se trouvait au début à Kairouan, puis il fut transféré, à l’instar de la plupart des autres organes de l’État, à al-‘Abbasiya. Sa direction était confiée à un intendant (sahib al-diwan) choisi parmi les membres de la famille royale. Il enregistrait les nouvelles recrues et radiait les morts et les déserteurs (halq). L’enrégimentement se faisait après un examen minutieux ; le candidat est ensuite décrit avec minutie dans les registres afin d’éviter les fraudes et les confusions.

On radiait une personne du « diwan » pour la punir et la priver de sa solde. Convaincu de sa perte et de la fin du règne aghlabite, Zyadat Allah III fit brûler les registres. Dès la consolidation du pouvoir fatimide, leur dâ‘i (missionnaire) Abd Allah fonda un diwan (office) où furent inscrits des Kabyles Kutama qu’il obligea à accomplir le service militaire. Plus tard, le calife Ismaïl al-Mansur fit rayer « un groupe de Zumna et d’autres en mauvaise santé ». Le terme zumna peut recouvrir le sens de « gens atteints de maladies chroniques ou des inactifs inscrits depuis longtemps au diwan ».

L’intendant était aussi chargé du paiement des soldes des combattants. Des secrétaires et des officiers subalternes l’aidaient dans sa mission. Le retard où l’arrêt des rétributions provoquait souvent des émeutes.

Les soldes (‘ata) étaient au début octroyées aux combattants arabes sans distinction ; le cavalier percevait généralement le double de la rémunération du fantassin. Elles furent réservées, à l’époque aghlabite, à l’armée régulière qui comprenait les clients, la garde personnelle du monarque et les soldats actifs inscrits dans les registres.

L’intendant était secondé par des officiers qui représentaient l’émir dans les provinces où ils avaient la haute main sur les affaires militaires. Ces chefs régionaux étaient, en Orient, les ‘urâfâ (pluriel de ‘ârif) que les sources maghrébines ne mentionnent point. Il semble, cependant, que les grandes agglomérations, ainsi que les importantes places fortes, avaient leurs propres diwan(s) avec un intendant régional nommé par le prince. La ville de Tobna, qui commandait la première zone stratégique de l’Ifriqiya aghlabite, avait un gouverneur, un général (sahib al-‘asker), un chef des renseignements (khabar) et un intendant des soldes (‘ata). Le fractionnement des pouvoirs visait sans doute à limiter le pouvoir du gouverneur.

Ecrivant au IXe siècle, al-Yaqubi vanta l’organisation territoriale de l’Ifriqiya adossée à une administration mixte : civile et militaire. Le pays était divisé en circonscriptions civiles (kura, pl. kuwar) et en districts militaires (djund, pl. adjnad). Cette dualité est, fort probablement, héritée du système binaire en vogue au VIIe siècle dans l’Orient byzantin, fondé sur les « Themes » militaires et les « kura » civiles.

L’Ifriqiya aghlabite comptait uniquement quatre districts militaires (adjnad) englobant un nombre plus élevé de circonscriptions civiles (kura). L’Ifriqiya, le Zab et la Tripolitaine renfermaient, en effet une vingtaine d’entités territoriales civiles (Kairouan, Béja, Cap Bon, Satfura, Gammuda…). Les djund étaient à leur tour divisés en régions militaires dépendant de la principale place-forte. Le district de Tunis englobait la Djazira de Sharik (Cap Bon), Béja, Tabarka et Satfura (Bizerte). Celui de Kairouan renfermait Gammuda, Qastiliya (Djérid), Gafsa, Gabès et le Nafzawa. Le Fezzan et Zawila faisaient partie du djund de Tripoli. Tobna, Mila, Baghaya, Ngaous, Bellezema, Stif et Magarra de celui du Zab.

 

Installations maritimes  et fortifications

 

Ribats et fortifications urbaines

 

La consolidation de la présence arabe au Maghreb, au VIIIe siècle, bouleversa la conjoncture politique et militaire de la Méditerranée occidentale. Afin de prévenir les descentes des Byzantins sur leurs littoraux, les musulmans élevèrent, à l’instigation du calife Harun al-Rashid, une chaîne de forteresses côtières connues sous le nom de ribat(s). Beaucoup de retranchements sont hérités des époques précédentes, mais le nouveau limes maritime formait une œuvre vraiment originale, liée à des conditions de guerre littéralement différentes de celles qui prévalaient au temps des exarques de Byzance.

Les Byzantins élevèrent hâtivement un grand nombre de citadelles et de forteresses dont beaucoup sont encore debout. La plupart furent édifiées à l’intérieur du pays pour mater les révoltes des tribus berbères. Les Arabes portèrent, au contraire, leur attention sur les côtes ; le principal danger qui les guettait était, en effet, la menace des flottes chrétiennes basées dans les îles proches de la Tunisie.

Dès l’époque des wullat, les Musulmans adaptèrent à leur stratégie plusieurs retranchement antiques, à l’instar du célèbre ribat de Radès, aux environs de Tunis. Ils élevèrent, cependant, un nombre considérable de citadelles et de fortifications. Cette politique avait atteint son apogée avec les Aghlabites, notamment sous le règne d’Abu Ibrahim Ahmad. À en croire Ibn Khaldun, ce dernier aurait édifié (ou restauré) « dix mille ouvrages fortifiés (hisn), faits de pierre et de chaux et munis de portes en fer ». L’exagération est évidente, mais elle traduit le gigantesque effort accompli par les seigneurs de Raqqada pour défendre les côtes de l’émirat contre le danger chrétien. L’archéologie confirme, également, la grande densité des ribats qui couronnaient tous les points stratégiques et sensibles du littoral ifriqiyen.

L’institution du ribat était liée au rite malékite dominant en Ifriqiya. Ses savants exhortaient fréquemment les fidèles à faire le ribat et à se déplacer à travers les forteresses afin de renforcer leurs garnisons. Des jurisconsultes influents et célèbres faisaient, également, des retraites plus ou moins longues dans ces retranchements. Cette connivence avec le sunnisme poussa Ubayd Allah al-Mahdi à désarmer les ribats côtiers qui représentaient un danger certain pour son jeune État. À partir de cette époque, l’institution commença à perdre sa fonction militaire et devint, petit à petit, un haut lieu de l’ascétisme et de l’ésotérisme.

Les ribats n’étaient nullement des lieux de casernement. La plupart d’entre eux avaient, en effet, des hima(s), c’est-à-dire des terres agricoles cultivées par les murabitun et habousées à leur profit. Ces domaines étaient parfois immenses : celui de Qasr Ziyad, aux environs de Sfax, avait un hima de 17000 oliviers. Des consultations juridiques attestent, en outre, que les dévots de Monastir s’adonnaient à la pêche et stockaient les marchandises des commerçants dans les cellules du qasr. À côté de ces fonctions, les ribats côtiers hébergeaient les commerçants, ainsi que les voyageurs en fin d’étape ; ils s’y rendaient pour se reposer et s’approvisionner en eau et en nourriture.

 

Les ribats ont une architecture presque uniforme. Ils forment le plus souvent un édifice carré, de dimensions moyennes (40 m x 30 m de côtés environs), flanqué, vers l’extérieur, de tours rondes. La façade maritime est fréquemment réservée à une tour à feu cylindrique (manâr).

L’unique entrée, dotée d’une herse, est surmontée d’une coupole dont le sol est percé d’un assommoir. Elle donne accès à un vestibule flanqué de deux salles de gardes, puis à une cour centrale entourée de cellules et de magasins. Des latrines et un hammam sont aménagés dans les angles.

L’oratoire est toujours aménagé dans la partie sud de l’étage. Les trois autres ailes sont occupées par les cellules des dévots. Ces dernières forment de modestes logis (six à huit mètres carrés) dotés de niches de rangement. De petites ouvertures sont percées dans la façade exposée à la mer, source de tous les dangers.

On retrouve cet agencement général, caractérisé par sa simplicité, dans l’essentiel des ribats de Tunisie, c’est-à-dire le pays islamique où ces retranchements sont parfaitement conservés. Les plus représentatifs sont les ribats de Monastir et de Sousse. Le premier date de 798 ; il est l’œuvre de Hirthama ibn A‘yun, gouverneur de l’Ifriqiya au temps de Harun al-Rashid. Les soubassements du ribat de Sousse reposent sur les ruines d’un monument antique. L’étage date, cependant, des profonds remaniements effectués par Mansur, client de Ziyadat Allah, en 821, six ans avant la conquête de la Sicile.

Les ribats monastiriens de Duwayd et d’Ibn al-Dja‘d (îlot d’al-Ghadamsi), ainsi que celui de Lamta présentent les mêmes dispositions. La Kasbah de Sousse aurait été, également, édifiée à l’origine sur ce modèle. Elle fut, cependant, dotée d’un fanal constitué de tours superposées analogues à celles du minaret de la grande mosquée de Kairouan. Le monument, attribué par la tradition à Khalaf, occupe le sommet d’une éminence située à l’Ouest de la ville. Grâce à cette position, il remplaça l’ancien ribat, édifié en contrebas, aux environs de l’arsenal, dans l’émission des signaux lumineux.

Les ribats étaient des retranchements destinés avant tout à la protection des côtes, notamment les régions rurales peu peuplées. Les villes, qui furent des foyers actifs de peuplement arabe, étaient, quant à elles, défendues, par des enceintes particulières. À leur arrivée en Ifriqiya, les nouveaux conquérants trouvèrent à Tunis, à Béja, au Kef et ailleurs, de solides fortifications urbaines qu’ils restaurèrent et adaptèrent à leur stratégie. Des remparts défendaient également les nouvelles agglomérations. Afin de s’opposer aux incursions berbères, Kairouan fut dotée dès le début de l’époque abbasside d’une enceinte en pisé et en briques crues. Un ouvrage analogue, renforcé par un fossé, environnait al-‘Abbasiya. Des remparts (en pierres et en briques crues) faisaient partie des premiers équipements urbains de Sfax, édifiée en 848. Le même choix urbanistique fut adopté à Sousse, qui garde encore fièrement ses courtines aghlabites.

 

 

Ports et arsenaux

 

Tout en s’attelant à défendre les côtes et les agglomérations urbaines, les Arabes dotèrent le pays d’un ensemble de ports et d’arsenaux capables d’abriter une puissante marine et de lui fournir régulièrement les bâtiments dont elle avait besoin.

En débarquant sur les rives ifriqiyennes, les Arabes atterrirent dans un pays doté d’un dense réseau de rades et de darses aménagées, fruit d’une tradition maritime millénaire. Ils utilisèrent ainsi, très tôt, à leur profit, les ports de Radès, de Tabarka, de Kélibia et de Sousse. Ce dernier abrita la flotte que les Aghlabites armèrent pour la conquête de la Sicile en 827.

Tunis était, à l’époque classique, la seconde ville ifriqiyenne après Kairouan. Son port arsenal fut, également, le premier complexe maritime édifié par les Arabes au Maghreb. Les auteurs médiévaux, qui vantèrent la grande qualité de ses installations ainsi que la place singulière qu’il occupait parmi les arsenaux de la Berbérie orientale, l’attribuent tantôt à Hassane ibn al-Nu‘man, tantôt à Musa ibn Nusayr. Sa construction fut confiée à des artisans coptes ramenés d’Égypte, un pays détenant une solide tradition dans le domaine de la construction navale et de l’aménagement des ports, en raison de son histoire maritime séculaire.

Nous devons aux Masalik d’al-Bakri, auteur médiéval faisant autorité, la meilleure description des installations maritimes de Tunis. Selon le géographe andalou, « Abd al-Malik ibn Marwan avait écrit à son frère Abd al-Aziz, gouverneur d’Égypte, lui demandant d’envoyer au camp de Tunis mille Coptes, avec femmes et enfants, de les entourer de sa sollicitude jusqu’à leur arrivée à Tarshish (autre nom de Tunis). Puis il écrivit à Ibn al-Nu‘man lui ordonnant de leur construire un arsenal devant constituer une force et un équipement de guerre (‘udda) pour les musulmans jusqu’à la fin des temps, d’imposer aux Berbères de charrier le bois de construction jusqu’à la fin des temps, de construire des vaisseaux, de combattre les Byzantins sur terre et sur mer et d’attaquer leurs côtes afin qu’ils ne portent plus leurs regards sur Kairouan… Les Coptes arrivèrent chez Hassan alors qu’il résidait à Tunis. Il fit alors communiquer la mer du port de Radès jusqu’à l’arsenal. Les Berbères y ont traîné le bois et il y fit construire de nombreux vaisseaux, ordonnant aux Coptes de les équiper ».

On peut dire, en guise de conclusion, que les Arabes réussirent, dès le VIIIe siècle, à mettre sur pied une véritable force navale. Le développement de la flotte aux époques aghlabite et fatimide leur avait permis de mettre fin à la domination des Byzantins sur la Méditerranée et de remporter à leurs dépens des succès éclatants.

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