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L’armée et la marine de guerre au temps des Fatimides et des Zirides

Contrairement à leurs prédécesseurs, les Fatimides étaient à la tête d’un vaste empire. Ses ressources leur permirent de bâtir des armées puissantes à l’aide desquelles ils dominèrent le Maghreb et la Méditerranée occidentale.

L’empire ubaydite (910-975)

 

Les Fatimides (ou Ubaydites) descendent du prophète par sa fille Fatima, épouse de Ali ibn Abi Talib, le quatrième calife orthodoxe. Ils fondèrent, au début du Xe siècle, le premier califat shi‘ite de l’islam et firent de Mahdia sa capitale. Cet État original, à caractère religieux et philosophique, est devenu rapidement un grand empire et a joué, deux siècles durant, un rôle central dans les événements de la Méditerranée et du Proche-Orient. Un rôle qu’il doit à son système administratif et militaire sans égal, à son opulence économique et à sa floraison intellectuelle.

L’État fatimide est né d’un courant politique apparu à la suite de l’assassinat de Ali ibn Abi Talib, ancêtre des Alaouites, en 661. Ses contours se précisèrent après le martyre d’al-Husayn à Karbala en 680. À la mort du sixième imam Dja‘far al-Sadiq (765), l’Imamiya, principal courant shi‘ite de l’époque, s’est scindée en deux groupes : les Duodécimains et les Ismaïliens (ou Septiméniens). Ces derniers se réclament de son fils Ismaïl, le septième imam. Dès la fin du VIIIe siècle, ses adeptes formèrent un mouvement politique clandestin déployant une intense activité missionnaire dans de nombreuses contrées du monde islamique. Ils dépendaient d’une direction centrale établie à Salamiya, en Syrie, et dirigée par un imam de la descendance de Muhammad ibn Ismaïl.

Ubayd Allah (le futur calife al-Mahdi) accéda à la tête de la da‘wa centrale de Salamiya en 899. Les révisions qu’il apporta à la doctrine officielle provoquèrent un grave schisme et entraînèrent la scission du mouvement en deux partis rivaux : les Ismaïliens fatimides et les Qarmates (du nom de leur chef Hamdan Qarmate). Vers la même époque, le missionnaire Abu Abd Allah al-Shi‘i avait réussi à gagner l’adhésion massive de la tribu berbère de Kutama. De son bastion d’Ikjane, dans la petite Kabylie, il lança ses partisans berbères à l’assaut de l’Ifriqiya et mit fin, en 909, à l’existence du royaume aghlabite.

Les menaces que faisaient peser les dissidents qarmates du Bahreïn sur la Syrie décidèrent l’ancêtre des Fatimides à se réfugier à Sidjilmassa au Maroc. C’est là que Abu Abd Allah vint le chercher pour l’amener (en juin 910) triomphalement à Raqqada et l’installer sur le trône qu’il venait de conquérir en son nom. C’est la naissance officielle du califat fatimide ou ubaydite (du nom de Ubayd Allah).

Quatre califes se succédèrent sur le trône de l’Ifriqiya : Ubayd Allah al-Mahdi (910-934), al-Qaïm (934-946), al-Mansur (946-953), al-Mu‘izz (953-975).

Le sunnisme et le kharidjisme dominaient dans l’Ifriqiya fraîchement conquise par les hétérodoxes shi‘ites. Pour s’éloigner de Kairouan, bastion de la résistance malékite, Ubayd Allah fonda une nouvelle capitale sur une presqu’île isolée de la terre ferme. Sa remarquable position lui a permis de s’appuyer sur les flottes pour s’emparer des îles de la Méditerranée occidentale. Les vaillants combattants kutamites se chargèrent à leur tour de mettre fin aux petits États des Rustumides (Tahart), des Idrissides (Fès) et des Banu Midrar (Sidjilmassa), pacifièrent le reste du Maghreb et l’unifièrent sous la bannière blanche des Fatimides. Dès son règne, Mahdia devint également une grande base navale ; de là partaient les missionnaires ismaïliens pour porter la bonne nouvelle de l’avènement du Mahdi et de la fin imminente du règne des spoliateurs abbassides et omeyyades.

Sous le règne d’al-Qaïm, la Méditerranée occidentale devint un lac fatimide, ce qui lui avait permis de parachever la conquête de la Sicile et d’annexer certaines régions de la Calabre (dar al-Djihad). En 934, la flotte de Mahdia, commandée par Yaqub ibn Ishaq, saccagea Gênes et la pilla. Mais la révolte du kharijite Abu Yazid (l’Homme à l’âne) va mettre fin à cette expansion et obliger les armées fatimides à se retrancher derrière les remparts de la capitale que le chef nukkarite allait assiéger durant toute une année.

L’inexpugnabilité des fortifications de Mahdia et la bravoure de ses défenseurs finirent par désespérer Abu Yazid et portèrent un coup dur au moral de ses troupes. Profitant du repli du chef berbère, al-Mansur le fit battre en 947 aux environs de Kairouan. Sur le lieu de sa victoire, il édifia Sabra al-Mansuriya, vers laquelle il transféra le siège du califat.

Al-Mu‘izz était doté de qualités rarement réunies chez un seul homme. Les historiens de l’époque ont loué son habileté politique et militaire, ainsi que sa vaste culture. Il s’est également entouré de trois hommes exceptionnels : le général Jawhar al-Siqilli, le ministre Ya‘qub ibn Killis et Qadhi al-Nu‘man. Le premier s’est chargé de la pacification des marches occidentales du Maghreb, mises à rude épreuve après la révolte d’Abu Yazid. Le second, d’origine juive, a mis en place de nouvelles structures administratives et fiscales efficaces, alors qu’al-Nu‘man révisa la théologie ismaïlienne pour qu’elle soit en mesure de séduire les élites sunnites.

Après la pacification du Maghreb et des îles de la Méditerranée, al-Mu‘izz réactiva la propagande ismaïlienne en Orient. En peu de temps, il a réussi à gagner l’adhésion du prince de Mukram et à fonder une principauté fatimide vassale au pays du Sind.

En proclamant à Raqqada le califat fatimide, al-Mahdi s’assigna pour tâche suprême le renversement des usurpateurs abbassides de Baghdad. Deux années après la fondation de Mahdia, il lança ses troupes à l’assaut de l’Égypte. Deux autres campagnes infructueuses furent entreprises par al-Qaïm en 917 et 935. Lorsque al-Mu‘izz porta de nouveau son attention sur la vallée du Nil, l’État ikhshidite était en pleine déconfiture, après la mort de son dernier grand prince Kafur (ou la pierre noire, comme il plaisait aux Égyptiens de l’appeler). Pour empêcher ce pays, limitrophe de ses terres, de tomber entre les mains des Qarmates, il chargea Jawhar de l’envahir. Le 6 février 969, l’armée du général fatimide, dont les redoutables guerriers kutamites formaient l’avant-garde, s’ébranla vers Alexandrie ; quatre mois plus tard, l’Égypte fut pacifiée. Sur le lieu de sa victoire sur les troupes ikhshidites, il fonda une nouvelle ville royale, al-Mansuriya (rebaptisée ultérieurement le Caire par al-Mu‘izz). De là, les légions de Kutama poussèrent leurs conquêtes vers la Palestine, la Syrie et les lieux saints d’Arabie.

Contrairement à ses ancêtres, al Mu‘izz, né en Ifriqiya, ne considérait pas le Maghreb comme un pied-à-terre. Mais la lourde menace que la forfaiture des Qarmates faisait peser sur l’unité du mouvement ismaïlien l’incita à transférer le siège de l’imamat en Égypte. En 973, il confia les affaires de la Berbérie au seigneur des berbères Sanhadja, Bulukkin ibn Ziri, et regagna le Caire. Avec cet exode commença la seconde aventure des Fatimides.

Les victoires de Jawhar ont permis à al-Mu‘izz de régner sur un empire s’étendant de l’océan Atlantique à la mer Rouge, dominant le commerce de l’océan Indien et celui de l’or du Soudan. Au temps de son successeur al-Aziz, le prêche de la mosquée de Constantinople se faisait au nom du calife fatimide, le plus puissant et plus vénérable des monarques de l’islam.

Mais cette ère de puissance et d’opulence allait céder la place au déclin. Le temps des cerises commença avec al-Musta‘li (1094-1101) quand les Normands s’emparèrent de la Sicile. Les Croisés et les Seldjukides turcs commencèrent à leur tour à menacer la vallée du Nil, le propre domaine des califes. Ce danger poussa al-‘Adhid à faire appel au Kurde Salah al-Din Yussif ibn Ayub (Saladin) et à lui octroyer le vizirat. Le héros des Croisades proclama, en 1171, la déchéance du califat fatimide ; sur ses décombres, il fonda le nouveau royaume sunnite des Ayyubites.

 

Les circonscriptions militaires et la ligne de démarcation entre citadins et nomades

 

Malgré l’importance du front maritime, la suprématie de la flotte des califes et l’efficacité des fortifications côtières firent régner la sécurité sur les plaines littorales. Les Fatimides ont ainsi concentré leurs efforts stratégiques sur la ligne de défense intérieure afin d’affronter efficacement le danger que représentaient les « gens des tribus » (Ahl al-Qabayil), c’est-à-dire les grands nomades chameliers de Zanata, à l’affût des richesses de l’Ifriqiya sédentaire. Cette stratégie s’est fondée sur la consolidation de la ligne de démarcation ouest, héritée des Romains (Limes de Numidie), en consolidant les fortifications des places fortes de Tobna, Tébessa, Guelma, Stif et Lorbeus. Ces verrous contrôlaient les hauteurs de la Hodna et de l’Aurès, les déserts du Zab, et défendaient les accès naturels de l’Ifriqiya et des pays de Kutama et de Sanhadja. Al-Qaïm chassa, en outre, les Banu Kalman et les Hawwara vers l’Ouest, et créa sur le flanc méridional de la Hodna la citadelle de Msila, qui devint la capitale du Zab et la clef du défilé d’al-Qantara (fum al-Sahra). De cette base, mais aussi d’Ashir, le repère des Banu Ziri, partaient les expéditions punitives contre les Berbères kharijites.

Les Fatimides ont aussi consolidé la ligne de confrontation avec les nomades en créant cinq circonscriptions à caractère militaire (marches) où le gouverneur cumulait les charges administratives et militaires. Il s’agit des districts de Syrte, Tripoli, Qastiliya (au Sud), le Zab et Tahart (à l’Ouest). Le gouverneur de Msila, issu de la puissante famille arabe des Bani Hamdun, était, à l’instar du dux byzantin, un véritable seigneur régional aux pouvoirs très étendus (mustakfi).

L’armée fatimide

 

Le premier noyau des troupes ubaydites était formé par les membres des clans kutamites sur lesquels s’est appuyé le da‘i Abu Abdallah pour renverser l’État aghlabite. Cette armée de partisans a joué un rôle fondamental dans la répression des insurrections internes et fût le moteur de l’expansionnisme fatimide. À côté des forces armées terrestres et navales, les monarques shi‘ites ont créé, dès le règne d’al-Mahdi, un système de renseignements militaires efficace, dirigé par les agents des offices des postes (diwan al-barid) et de l’espionnage (diwan al-kashf). Mahdia et Pantelleria abritaient des colombiers d’où partaient les pigeons voyageurs qui assuraient les correspondances entre les navires de guerre et les arsenaux.

 

Les troupes berbéro-slaves

 

L’armée fatimide était une armée de partisans. Les Kutama, les «Awliya » (partisans) comme les qualifiaient les sources shi‘ites, constituaient sa colonne vertébrale et son fer de lance. À croire Qadhi al-Nu‘man, al-Qaïm avait, en 934, soixante-dix mille combattants, dont cinquante mille étaient issus de cette confédération berbère.

Les premiers Fatimides avaient besoin d’une ‘asabiya, c’est-à-dire un fondement ethnique, pour consolider les assises de leur pouvoir naissant. Il la trouvèrent chez les Berbères de la petite Kabylie et confièrent, dès le règne du Mahdi, aux tribus de Saktan, Djilma, Lahisa, Malusa et Matusa les principaux commandements. Ils leur octroyèrent également les fiefs (iqta‘) les plus importants et les rétributions les plus élevées. Un parti pris qui a transformé ces obscurs paysans en bâtisseurs d’un vaste empire. Cette prépondérance a perduré jusqu’à la fin de la période ifriqiyenne. Les sources mentionnent que Jawhar s’est rendu, avant la campagne d’Égypte, au pays de Kutama pour lever des soldats et des volontaires. Ibn Khaldun, qui vanta la solidarité clanique des Kutama ainsi que leurs qualités guerrières exceptionnelles, insista sur le rôle de l’idéologie ismaïlienne dans cette mutation. Les chevauchées maghrébines finirent par épuiser la flamme des combattants kutama ; la conquête de l’Égypte les éloigna de leur patrie. C’est ainsi que se leva l’étoile d’autres clans berbères, notamment les Sanhadja et les Zwawa.

Les Slaves étaient aussi « le glaive de l’État », ses clients et les partisans de la première heure. Ils représentaient, dès le règne du Mahdi, une élite militaire chevronnée, rompue aux techniques de combat. On leur confiait l’encadrement des légions durant les expéditions et l’exécution, pendant les sièges, des besognes difficiles de sape et de démolition qui requéraient bravoure et habileté. Le calife choisissait parmi eux sa garde personnelle, qui combattait aussi à côté de lui sur le champ de bataille. L’honneur de porter le parasol royal, insigne du pouvoir et symbole de l’imamat, revenait à leurs chefs. Les monarques fatimides se servaient également de cette ombrelle pour se faire connaître de leurs troupes lors des affrontements.

Les esclaves slaves provenaient en majorité des Balkans, de la région de la Volga (où leurs voisins Bulgares les vendaient) et de Venise. À côté des Slaves affranchis, il y avait des Slaves de condition servile, qui combattaient sous le commandement de l’un des leurs. Tous étaient, cependant, à l’instar des Kutama, mus par un esprit de clan et de solidarité ethnique. Ils se distinguaient des Berbères par leur isolement au sein de la société ifriqiyenne et les liens personnels qui les rattachaient au calife, qu’ils servirent avec un loyalisme sans faille. Une adhésion qui explique leur monopolisation de l’essentiel des commandements militaires depuis le règne d’al-Mansur.

Les annales fatimides nous conservèrent le souvenir des brillantes carrières de beaucoup d’officiers slaves. Maysur desserra l’étau du siège de Mahdia et trouva la mort en livrant aux hordes de l’Homme à l’âne un combat désespéré. Al-Hasan ibn Rashiq infligea à ce dernier sa première défaite aux abords de Sousse. Bushra et Qudam remportèrent les batailles de Kairouan et de Bab Salam et balisèrent à al-Mansur le chemin de la victoire décisive de Sabra. Qaysar et Mudhaffar pacifièrent les régions du Zab et de l’Aurès, si bien qu’al-Mansur leur confia les affaires des marches de Tripoli et de Béjaïa.

Les Zawilites, par attribution à Zawila, chef-lieu du Fezzan, marché des esclaves noirs, formaient le troisième groupe ethnique important. Ils constituaient, au sein de l’armée, un corps spécial d’infanterie encadré par un congénère officier. Nos sources les signalent dès le règne du Mahdi ; ils participèrent à la première expédition d’Égypte (914) où ils se distinguèrent par leur grande bravoure. Faits prisonniers par l’armée victorieuse du général abbasside Mu’nis, ils furent passés par les armes.

Al-Nu‘man a fait l’éloge de l’endurance, de la patience et de la sobriété des Zawilites qui formaient, du temps d’al-Mansur, plusieurs corps d’excellents fantassins. Ils subissaient, dans les premières lignes, les charges de la cavalerie adverse et supportaient le poids du début des mêlées. On leur confiait les tâches les plus dures et les plus dangereuses lors des sièges, comme l’escalade des murs d’enceinte afin d’y effectuer des brèches et d’en saper les fortifications.

L’élément arabe (Ahl Ifriqiya) avait quelque importance au temps d’al-Mahdi et d’al-Qaïm. Des éléments du djund de Barqa et de Tripoli participèrent aux premières expéditions d’Égypte. Celui de Mila joua un rôle actif dans la pacification du Zab. À cet élément appartiennent les Banu Khanzir, les Banu Hamdun, ainsi que la famille Kalbite de Sicile, qui garda longtemps la main haute sur les affaires maritimes fatimides. Le rôle de l’élément arabe déclina, cependant, à partir du règne d’al-Mansur au profit des Slaves et des Zirides.

Malgré cette hétérogénéité ethnique, l’armée fatimide présentait, grâce à la fermeté des premiers califes, une grande solidarité d’armes. Après la prise de Damas, le chef kutamite Dja‘far ibn Aflah adressa son courrier directement à Sabra. Al-Mu‘izz le lui retourna tout scellé et lui intima l’ordre de n’écrire que par le truchement de Jawhar, dont il ne devait pas oublier qu’il n’était que le lieutenant.

 

Commandement et opérations

 

Le commandement de l’armée était en principe une prérogative du calife ; al-Mansur pourchassa lui-même Abu Yazid dans les montagnes du Maghreb central. Souvent, le monarque confiait cette tâche au prince héritier ou à un général slave. Le sommet de la hiérarchie militaire était occupé par deux généraux commandant la cavalerie (qa’id al-A‘inna) et l’infanterie (qa’id al-Radjalla). À la tête de la flotte se trouvait un amiral (Mutawakkil al-Bahr). L’unité principale était la ‘irafa (sous les ordres d’un ‘arif, sergent). À Ikjane, le da‘i Abu Abd Allah avait divisé son armée en sept formations (ou corps, asabi‘) confiées à un Shaykh (doyen) kutamite. À en croire Ibn ‘Idhari, sept corps d’armée, totalisant 300.000 hommes, occupèrent Raqqada après la fuite de Ziyadat Allah III. Cette organisation perdura à l’époque hafside, car le chiffre sept, sacré chez les shi‘ites septiméniens, est devenu de bon augure chez tous les peuples du Maghreb.

Les Kutama étaient à la fois des partisans et une armée de métier répartie en plusieurs djund (soldats colons) qui jouissaient, outre les fiefs, de pensions mensuelles (rizq, de 500 à 1000 dinars) dont la distribution était assurée par l’office (diwan al-‘Ata) dirigé par l’un des leurs. Ce diwan comptait trois départements s’occupant respectivement des soldes, des fiefs et des adjnad.

Avant chaque expédition, un sergent recruteur se déplaçait en Kabylie pour enrôler les combattants. Ils sont par la suite rassemblés et encadrés dans les camps de Mahdia et de Raqqada. Chaque compagnie avait son étendard. La bannière et la tente du général étaient, lors des expéditions punitives, rouges. Les cohortes avançaient selon un ordre particulier et à un rythme qui convenait aux fantassins (30 km par jour environ), suivies de leurs bagages (tentes et matériel de guerre) portés par les mules et les chameaux de l’arrière-garde. Les Fatimides donnaient beaucoup d’importance aux lignes de ravitaillement dont le rôle était souvent décisif dans le sort des combats. Les soldats portaient, en outre, des provisions dans les musettes des chevaux (fromage, oignons, viandes salées et séchées). Avant l’expédition d’Égypte, Jawhar avait équipé les selles des chevaux d’arçons évidés pour la conservation de l’eau.

L’armée fatimide comportait une majorité de cavaliers à cause de leur rôle décisif lors des combats. Ils percevaient le double de la solde des fantassins. À l’instar de leurs ancêtres numides, les Kutama étaient des cavaliers intrépides, habitués, dès leur plus jeune âge, au combat à dos de chevaux équipés de courts étriers. Contrairement à la cavalerie chrétienne, ils ne mettaient guère pieds à terre pour combattre. Ils compensaient la vulnérabilité de leur équipement par l’extrême mobilité de leurs montures, leur rapidité, leur fougue naturelle et leur souplesse.

L’armement du cavalier comportait la lance (rumh) pour le combat à la charge (ti‘an), l’épée pour les mêlées (combat au corps à corps, djilad) et le bouclier. D’après les Nawadir wa al-Ziyadat d’Ibn Abi Zayd al-Qayrawani, « on couvrait les montures de morceaux de peaux de lions pour effrayer l’ennemi ». Pour les protéger du feu, on les équipait de couvertures bourrées de feutre qu’on enduisait d’une solution de gomme, de nacre, d’œufs et de vinaigre.

Les compagnies d’infanterie, armées d’épées, de lances et de rondaches, supportaient les charges de l’ennemi sur le champ de bataille. D’après la Sira de Jawhar, l’armée fatimide comptait des corps spéciaux d’archers, et d’autres spécialisés dans le maniement des catapultes, des mangonneaux, des tortues et des tours mobiles.

 

Le dispositif de combat

 

La guerre est devenue, à l’époque fatimide, un combat de positions, avec un dispositif englobant un ensemble d’opérations complexes. Avant tout, le général choisissait minutieusement l’emplacement de son camps, dans un endroit protégé par une fossé fortifié, entouré de barbelés de bois et de fer (hasak). De là, il pouvait observer les mouvements de l’ennemi ou le faire sortir de ses retranchements. Lors de la campagne d’Égypte, Jawhar avait massé ses troupes dans un endroit protégé à l’Ouest par le Nil et à l’Est par la montagne d’al-Muqattam. Il le fortifia en outre par plusieurs fossés parallèles. Les opérations, dont les mouvements étaient orchestrés par la cavalerie, se basaient sur la vieille coutume arabe d’al-karr wa al-farr (charges et replis brusques). On entraînait, ainsi, l’ennemi vers une position précise, en accomplissant des manœuvres circulaires pour le prendre de revers ou l’encercler.

Au cours des combats, les soldats étaient répartis en cinq positions : l’avant-garde (tali‘a), le centre (qalb), l’aile droite (maymana), l’aile gauche (maysara) et l’arrière-garde (saqa). Pendant la campagne de 315 H, al-Qaïm forma le centre de l’armée avec les combattants de Djamla, l’aile gauche avec ceux d’Adjana et d’Ifriqiya, l’aile gauche avec les Malusa et l’arrière-garde avec Lahisa. À la bataille de Maggara, al-Mansur renforça le centre par les Kutama, les Slaves et le djund de Barqa et confia à Dja‘far ibn Ali et Bushra le commandement de l’aile droite (avec Lahisa, les Slaves et le djund de Msila). Pour former l’aile gauche, il compta sur les combattants de Djazirat Sharik (Cap Bon).

L’avant-garde était ordinairement formée de cavaliers. On lui confiait des opérations de reconnaissance, d’escarmouches et des missions à distance de la principale concentration des troupes, comme la poursuite des fuyards. Les cavaliers partaient des deux ailes pour effectuer des attaques surprises et répétées, et envelopper l’infanterie de l’adversaire. Quant à l’arrière-garde, elle était souvent formée d’escadrons de fantassins veillant à la sécurité des lignes de ravitaillement et à la protection des arrières de l’armée, afin d’empêcher les opérations d’encerclement. On érigeait, en outre, derrière les lignes, un barrage de chameaux ; il servait de refuge à la cavalerie lors des opérations de repli et empêchait les fantassins de déserter le champ de bataille dans les moments critiques. Quand l’eau venait à manquer et que les outres étaient vides, on égorgeait ces bêtes pour utiliser les réserves d’eau de leurs panses.

Le général combattait généralement au milieu du centre (la seconde rangée). Cette formation était composée d’un axe de cavaliers et de fantassins. Ses flancs étaient renforcés par la cavalerie d’élite slave qui pouvait, à elle seule, continuer le combat et assurer le succès final, même après la défaite des autres ailes. Les stratèges fatimides recouraient, parfois, à la tactiques des escadrons (Karadis) dont l’usage s’est répandu dès l’époque omeyyade. Ils modifiaient souvent leurs dispositifs de bataille, notamment durant les opérations de siège où l’infanterie jouait un rôle primordial. Ils coupaient aussi les lignes de ravitaillement ennemies, entouraient les citadelles et les villes assiégées de parallèles (fossés) afin d’empêcher l’arrivée des secours, brûlaient les plantations et obstruaient les puits. Toutes ces précautions permettaient de harceler l’adversaire, de l’épuiser, avant d’entamer les travaux d’approche et la destruction des enceintes au moyen des catapultes et des balistes.

 

Armes et machines de guerre

 

À en croire la Sira de Jawhar, la plupart des armes, des armures et des machines de guerre étaient fabriquées dans les arsenaux de Mahdia, de Sousse et d’al-Khalisa (Palerme). Elles étaient conservées dans des magasins spéciaux, placés sous les ordres d’un fonctionnaire slave, et aménagés à l’intérieur des palais royaux. Ces derniers abritaient, en outre, les entrepôts des étendards, des tentes et des munitions. Malgré la rareté des documents iconographiques, les textes historiques et juridiques, comme les ouvrages d’al-Nu‘man, du da‘i Idris et d’Ibn Abi Zayd, fourmillent d’indications relatives aux armes et à leur maniement. Murdhi ibn Ali al-Tarsusi (m. 583/1193) nous a laissé un ouvrage théorique sur les armes au temps de Saladin (Tabsirat arbab al-albab fi kayfiyat al-nadjat fi al-hurub mina al-aswa). Ces armes étaient, pour la plupart, utilisées au Maghreb et en Égypte à l’époque fatimide.

Les armes défensives étaient très répandues et consistaient en cuirasses, cottes de mailles, armets et casques en fer. Le bouclier (turs) était la pièce la plus utilisée, il protégeait le soldat des pierres, des lances et des épées. Le cavalier utilisait le bouclier oblong qui lui permettait de couvrir les parties supérieures de son corps. Le fantassin avait souvent recours à une rondache facilitant le dérapage des lances ennemies.

Les dessins des haouanet protohistoriques de Tunisie (Kaf Blida, Latrach) montrent que les boucliers métalliques étaient répandus dans le pays depuis l’époque punique. Certains étaient en bois de figuier, léger et fort liant.  Le règne des Fatimides a été, cependant, marqué par un remarquable développement de l’usage du bouclier lamtique servant à protéger aussi bien la cavalerie que l’infanterie. Il était en peau de lamat, une race de bovidés sauvages vivant au Sud du Maroc. D’après le géographe al-Idrisi « rien n’est plus parfait que ces boucliers, rien n’est plus résistant que leur champ d’écu, rien n’est mieux façonné. Les Maghrébins les utilisent au combat pour leur efficacité défensive et leur poids léger ». Ces armes étaient fabriquées à Nul Lamta, au Tafilalet, à Mahdia et à Kairouan, où le nom de darraq (fabricant des boucliers) était répandu. La nécropole kairouanaise de Quraysh (al-Djanah al-Akhdar) nous a conservé l’épitaphe d’Ibn al-Darraq (m. 399 H). Cette matière souple se prêtait bien à la décoration et les boucliers étaient couverts d’ornementations géométriques et végétales. Ils étaient aussi exportés vers l’Europe chrétienne, où ils ont gardé leur nom arabe en (français : daraga).

La cuirasse (dar‘) protégeait celui qui la portait des coups des épées et des lances, ainsi que des volées de flèches. À l’époque aghlabite, elle était portée essentiellement par les officiers ; son usage s’est largement répandu chez les soldats kutamites sous les Fatimides. La cuirasse complète était composée d’une cotte de mailles (djawshan), d’un casque (baydha), d’un armet (ghifara), de jambières (siqan) et d’épaulières (aktuf). Certaines parties étaient en peau de lamat.

La cotte de mailles protégeait la poitrine et le dos, l’armet couvrait la qalansuwa ou le casque fabriqué en cuivre ou en fer perforé. La kazaghanda, rembourrée de soie et de coton, se portait au-dessus de la cotte de mailles. Un poème d’Ibn Hani atteste que cette arme était ornée de vers et de décors végétaux et animaux.

L’épée et la lance étaient les armes offensives les plus répandues. L’épée (sayf) était considérée comme le plus noble et le plus prestigieux outil de combat, d’où la profusion d’appellations, souvent génériques, qui ne recouvraient pas forcément un sens technique précis. Le samsam (ou husam) était une épée droite et tranchante dont le fourreau était en bois. Les fantassins le mettaient sur l’épaule ; chez les cavaliers, il était plutôt placé sous les pieds. Certains sabres étaient recourbés à l’image des cimeterres turcs. Mahdia s’est distinguée par la grande qualité de ses épées dont l’indienne, la yéménite, l’ifriqiyenne et la damascène (damasquinée).

Les lances et les javelots (rumh) étaient également des armes d’infanterie et de cavalerie variées et ayant de multiples fonctions : lances longues et fines, piques courtes ; les meilleures étaient en orme noir et lourd, munies de pointes en fer. Le mizraq était un javelot de trois coudées de long qu’on pouvait lancer de loin. La hirba et la samra (bistre) des lances plus longues. La qanâ et la qantariya étaient fabriquées à l’aide de roseaux importés d’Inde ou de bois de hêtre. Les sabsarat se distinguaient par leurs pointes larges. La ‘itra était une petite pique utilisée par l’infanterie au cours des mêlées.

Le poignard court, très utilisé, était, comme le veut une veille coutume berbère, fixé au bras gauche par un fil. Les sources littéraires mentionnent, également, plusieurs types de haches, comme le tibr (hachette), le lutt (fauchard) et la balta (hache de sapeur). Comme son nom l’indique, cette dernière était réservée aux fantassins des sièges. La massue en fer (dabbus), à tête ronde et dentelée, servait à frapper les casques.

L’arc (qaws), connu depuis l’Antiquité, était l’arme des fantassins lors des sièges. Le combattant kutamite se distinguait par son harnais en bronze richement orné et ses flèches empennées de pointes en acier triangulaires. Les archers ifriqiyens lançaient leurs flèches puis se protégeaient, accroupis ou allongés par terre, à l’abri de leurs boucliers qu’ils tournaient au dessus de leurs têtes. Ils se levaient ensuite et attaquaient l’ennemi. L’usage du lanceur de pierre était, également, très répandu parmi eux.

Ibn Abi Zayd al-Qayrawani a consacré, dans les Nawadir, un kitab à « l’usage du feu et des mangonneaux », avec des développements intéressants relatifs à l’éthique. L’auteur de Rasayil al Hind (lettres d’Inde) nous a également légué un chapitre sur le naphte (naft) et la manière de l’utiliser et de s’en protéger.

Le mangonneau (mandjaniq) était également utilisé pour attaquer les places fortes et les citadelles. Cette machine lançait de gros projectiles de pierre (ou de marbre), des chaudrons de naphte et des étoupes enflammées. Les sources mentionnent plusieurs types de catapultes (arabe, persane, byzantine, ifriqiyenne) composées toutes d’une charpente de bois ayant, en haut, une traverse portant le contrepoids (boîte, sanduq), alors que le projectile est porté par le plateau de la balance. On trouvait, également, la ‘arradha (baliste) et l’arbalète (qaws ziyar). La dabbaba (tour mobile), signalée au temps d’al-Mansur et d’al-Mu‘izz, était utilisée pour investir les villes et les forteresses après l’épuisement des défenseurs et la destruction des enceintes. Elle consistait en une tour en bois, mobile, contenant une cage et une caisse. Pour démanteler les grosses enceintes de pierre, les sapeurs avaient recours aux gros béliers (kabsh), aux crochets (kalalib) et aux barres de mine. Les défenseurs, postés derrière les créneaux des enceintes, utilisaient des mangonneaux, activés à partir des tours, des stores de peaux et de feutre ainsi que des tapis imbibés d’eau et de vinaigre, afin d’atténuer l’effet des projectiles adverses. Ils dressaient à l’intérieur des villes des traverses et des barrières en bois afin d’empêcher la cavalerie ennemie de progresser à travers les rues.

Les armes à feu ont connu un développement remarquable à l’époque fatimide. La plupart des bâtiments de la flotte étaient équipés du fameux feu grégeois longtemps décrit par Ibn Hani, poète d’al-Mu‘izz, et par Ibn Hamdis.

D’après Ibn Hani, « il était rouge, vif, traînant sa queue sur l’eau. C’est un feu indestructible, comparable à la foudre s’abattant sur l’ennemi dans un mélange de braises et de fumée ». Ibn Hamdis nous a brossé un tableau saisissant de ces galères (brûlots) lançant, à l’instar des volcans, des chaudrons sur les vaisseaux chrétiens.

Cette arme meurtrière utilisait le naphte, mélange de souffre, de chaux et de résine, sous forme liquide. On y ajoutait du salpêtre, qui abondait dans les mines de Gafsa et d’El-Djem. Le nom d’al-Qayyar (fabricant d’armes à feu) était fréquent en Ifriqiya. Les biographies des saints (Tabaqat) nous ont conservé le souvenir d’Abu al-Abbas al-Qayyar (m. 291/903). Le naft était lancé au moyen de chaudrons ou de naffata(s) ayant la forme d’un tube métallique utilisé en pressant l’air à son extrémité. L’usage des grenades (en argile) explosives était aussi répandu.

 

La marine fatimide

 

Le califat fatimide a été, incontestablement, l’État islamique qui s’est le plus intéressé aux affaires maritimes. La puissance ainsi que le perfectionnement de sa flotte ont largement contribué à la réalisation de ses ambitions territoriales.

Dès son intronisation à Raqqada, en 910, le Mahdi s’attacha à développer l’escadre héritée de ses devanciers aghlabites, en créant de nouveaux arsenaux à Mahdia et à Qasr Ziyad. Il adopta, en outre, une nouvelle stratégie fondée sur le soutien naval aux expéditions terrestres. En 921, l’armée d’al-Qaim attaqua la vallée de Nil par la terre et s’attarda à Alexandrie, dans l’attente de l’arrivée de la flotte commandée par l’esclavon Sulayman et par Yaqub ibn Ishaq ibn al-Ward. La marine de Sicile participa, également, activement à la campagne égyptienne de 969. Cette politique fut suivie par ses successeurs, qui dotèrent les ports d’al-Khalisa (Palerme), Tabarka, Kélibia et Marsa al-Kharraz (la Cale) de chantiers de construction navale.

Sous le second calife, al-Qaïm, la Méditerranée occidentale devint un véritable lac fatimide. Les chroniqueurs de l’époque nous conservèrent le souvenir des fréquentes incursions de la flotte fatimide sur les côtes de la Calabre. En 935, elle incendia la majeure partie des bâtiments byzantins au large de la mer Thyrrhénienne. Ce succès facilita les campagnes victorieuses de l’amiral Hasan ibn Ali al-Kalbi qui parvint à établir un protectorat fatimide sur la Calabre et à contraindre, comble de l’humiliation, l’émissaire du Basileus à aller signer l’armistice à Sabra. Huit ans après l’avènement d’al-Mu‘izz, Taormine tomba à son tour et prit le nom d’al-Mu‘izziya.

Mahdia était le principal lieu d’attache de la flotte d’Ifriqiya, la résidence de son amiral (mutawali al-bahr, ra’is al-bahr) et le siège de l’office de la marine (diwan al-‘amayir, diwan al-djihad). Les membres de la puissante famille Kalbite se transmettaient, par héritage, le commandement des escadres de la Sicile. Al-Nu‘man et Ibn al-Tuwayr nous ont brossé un tableau exhaustif sur les cérémonies particulières qui précédaient le départ de la flotte. Une fois l’armement des vaisseaux achevé, le calife se dirigeait vers le Dar al-Bahr (le second arsenal de Mahdia) et prenait place dans un kiosque pour faire ses adieux aux mariniers et distribuer les présents, puis les bâtiments appareillaient selon une formation déterminée dont le mouvement était dirigé par un navire appelé fanus.

 

Les bâtiments

 

Les bâtiments de la flotte fatimide étaient nombreux et variés ; ils ont été relativement bien décrits par Ibn Hani et son contemporain al-‘Iyadi al-Tunisi. On les divisait, ordinairement, en vaisseaux longs, de bas bord, utilisant la rame et la voile, et vaisseaux ronds complètement dépendants des vents. À la première catégorie appartenaient les galères, les galéasses et les galiotes, alors que la deuxième comprenait les tartanes, les pataches et les fûts.

La galère (shini), héritière de la trirème antique, était le vaisseau de ligne par excellence et constituait la charpente de la flotte de guerre ubaydite. On l’appelait aussi ghurab (corbeau) à cause du goudron dont elle était enduite.  Les plus grandes étaient propulsées par quatre-vingts rames et transportaient deux cents combattants. La galère ordinaire était équipés de cent quarante rames et de trois mâts.

Ce navire se distinguait par ses tours qui servaient à la défense comme à l’attaque. Il contenait aussi les instruments du feu grégeois, des magasins pour les provisions et des réservoirs d’eau. La proue était à son tour équipée d’un éperon en fer pointu pour transpercer la coque et les côtés des vaisseaux ennemis et les couler. Un pont mobile permettait de passer sur les galères adverses au moment de l’abordage.

La galéasse (musattah) pouvait contenir plus de cinq cents combattants. Cette forteresse, lente et flottante, était utilisée pendant les grands affrontements maritimes et restait efficace tant que l’éperonnement et l’abordage demeuraient essentiels. La galiote (harraqa), le second vaisseau de ligne, était prisée à cause de sa rapidité. Elle comptait une centaine de rames et fut surtout utilisée, à cause de sa grande mobilité, pour le lancement du feu grégeois. Les petites harraqa(s) (10 rames) et les ‘ashariya (20 rames) étaient des vedettes et des chaloupes de sauvetage.

La patache (batsa) se distinguait par ses grandes dimensions et la densité de sa voilure (plus de quarante). Son équipage s’élevait à sept cents combattants, mais elle était surtout utilisée pour le transport des provisions et des machines de guerre. A cette catégorie appartiennent la carraque (qarqur) et le fût (djafn). Les ghitani et les ‘udjuzi étaient des goélettes affectées au transport des troupes. La tartane (tarida) servait à l’acheminement des chevaux et s’ouvrait par l’arrière afin de permettre aux bêtes de monter à bord ou de descendre à terre.

 

La base navale de Mahdia

 

Mahdia est située sur la côte orientale de l’Ifriqiya, sur une presqu’île rocheuse contrôlant les deux principales voies maritimes reliant l’Andalousie à l’Égypte : la grande route de cabotage Est-Ouest et celle des hautes mers, qui passait par les îles.

La révolte de l’Homme à l’âne (934-946) a prouvé la justesse du choix du monarque fatimide et son extrême clairvoyance. Il suffisait de barrer l’isthme étroit (175 m) séparant la presqu’île de la terre ferme, par quelques retranchements, pour transformer ce rocher inhospitalier en une forteresse inexpugnable, pour un État shi‘ite que le destin a fait naître dans un pays dominé par le sunnisme.

L’ancêtre des Fatimides édifia sa capitale sur le modèle de Baghdad. À l’instar de la métropole abbasside, elle était composée d’une ville royale (Mahdia), réservée au calife, à sa famille et à sa cour, et d’une ville populaire (Zawila). Mahdia était une cité haute, aristocratique et militaire, ne communiquant avec l’extérieur qu’à l’aide d’une porte unique. Elle apparaît de l’extérieur comme une grande forteresse entourée de puissantes murailles qui s’adaptaient à la topographie du terrain. À l’intérieur, les installations maritimes dominaient le paysage urbain.

La cité s’étendait sur un espace qui ne dépassait guère 1450 m de long. Une grande voie reliait Bab-al-Futuh (à l’Ouest) au port, en passant par la grande mosquée. Ce sanctuaire a été édifié, à l’instar de Dar al-Bahr qui le jouxtait, sur une plate-forme artificielle gagnée sur la mer. Non loin du port, à l’Est du palais de Ubayd Allah, se trouvait le grand arsenal.

Les géographes arabes et les voyageurs européens ont vanté les fortifications de Mahdia et la considérèrent comme la cité la mieux défendue du Maghreb. Les retranchements terrestres (Ouest) étaient formés de trois remparts séparés par deux intervallums intérieurs. Le mur principal, dont des fouilles récentes ont permis de dégager un tronçon, avait six mètres d’épaisseur et quinze mètres de haut. Deux puissants saillants octogonaux défendaient les extrémités battues par les flots, et des tours carrées flanquaient le milieu des courtines. Il est renforcé par un avant-mur environné, à son tour, par un fossé inondé séparant le musalla d’al-Aydin des fortifications de Zawila.

Bab al-Futuh, plus connu sous le nom de Skifa al-kahla, est un monument majeur de l’art islamique médiéval. L’édifice est constitué d’un ouvrage massif et élevé (18 m de haut) aménagé en fortin, et d’un long vestibule voûté servant à relier le mur principal à la troisième enceinte intérieure. Le fortin était surmonté d’une coupole destinée à sanctifier le calife qui empruntait la porte pour aller à la guerre. Le vestibule, qui prolonge la tour à l’intérieur de la ville, constituait une voie défensive et commerçante. Il avait six portes à la file, équipées de herses. Les deux premières étaient faites de grosses barres de fer enclavées, sans bois, avec des lions de bronze relevés en bosse.

 

L’époque ziride

 

Les premiers princes sanhadjiens restèrent fidèles au Caire, mais l’accroissement de l’influence des jurisconsultes malékites poussa al-Mu‘izz ibn Badis à renoncer au shi‘isme et à répudier l’autorité des califes. Cette décision, lourde de conséquences, provoqua la déferlante hilalienne et ouvrit les portes de l’Ifriqiya aux nomade de la haute Égypte, à une époque marquée par les crises économiques et les disettes. La conjonction de tous ces facteurs a entraîné la ruine de l’édifice patiemment construit par les enfants de Fatima. Sur ses décombres naquirent de petits États, faibles et rivaux, à l’instar de ceux des Banu al-Ward (Bizerte), des Banu al-Rand (Gafsa), et des Banu Khurasan (Tunis). Les Normands exploitèrent cette conjoncture et s’emparèrent de Tripoli, Kélibia, Djerba et Mahdia, capitale de ce qui restait de l’Émirat sanhadjien (1148). La domination chrétienne ne s’acheva qu’en 1160, avec l’intervention de Abd al-Mu’min ibn Ali qui annexa le pays au domaine almohade.

Les guerres d’al-Mansur avaient épuisé l’armée sanhadjienne ; la fondation de l’émirat hammadite (à la Qal‘a) la coupa du Maghreb central et de ses ressources humaines. Une situation qui poussa al-Mu‘izz à avoir recours à un mélange d’éléments arabes, berbères et soudanais, rivaux et indisciplinés. À Haydaran, aux environs de Gabès, trois mille cavaliers hilaliens écrasèrent l’armée ziride forte de soixante mille soldats.

La perte des îles de la Méditerranée raréfia les ressources en bois et accentua le recul de la marine. En 1078, la flotte de Tamime ibn Al-Mu‘izz ne comptait que quatorze galères. Ibn Khaldun remarqua avec amertume cette déchéance et l’imputa à la dégénérescence de l’État. Affaibli de l’intérieur, cet organisme vivant n’était plus capable de lutter contre l’ennemi de l’extérieur. Cette situation a perduré à l’époque hafside ; les jurisconsultes de l’époque appelèrent à détruire « toutes les fortifications limitrophes des pays de l’ennemi pour qu’elles ne lui servent pas de retranchement ».

 

La géogaphie a joué un rôle essentiel dans la formation d’un modèle défensif ifriqiyen. Car la sécurité de cette contrée, située sur les rives du détroit de Sicile, dépendait de l’invulnérabilité du front maritime, des confins montagneux de l’Ouest et des marges désertiques du Sud. Le califat fatimide avait parfaitement assuré cette charge, permettant au pays de vivre une ère de paix et de prospérité relativement longues, et de transformer la Méditerranée occidentale en lac musulman. Mais la désorganisation de ces fronts, au milieu de l’époque ziride, avait conduit à l’anarchie interne et à l’intervention des nomades dans les affaires de l’État. La décadence de la marine exposa, à son tour, les côtes aux attaques permanentes des corsaires chrétiens, opérant à partir des îles que les musulmans venaient de perdre.

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