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Les batailles de l’évacuation (1956-1963)

Dès les premiers jours de l’indépendance, le jeune gouvernement tunisien s’attela à parachever sa souveraineté nationale. Une dignité jugée incomplète avec quelque 50 000 soldats français stationnant à Bizerte, Remada, Gabès, Sfax et Tunis (l’Aouina). À cette présence militaire indésirable s’ajoutaient les violations fréquentes des frontières occidentales sous prétexte de poursuivre les moudjahidines algériens.

Pour les Français, le maintien de cette présence était primordial pour la sécurité des Français de Tunisie et d’Algérie. Mais les Tunisiens ne voyaient pas les choses sous cet angle. Aux appels de l’Assemblée nationale constituante, demandant le départ des troupes étrangères, le gouvernement déclara qu’il n’hésiterait pas à reprendre la lutte armée pour accomplir cette tâche. Il renouvela, également, son refus de laisser sur son sol des bases militaires d’où partaient des expéditions visant la résistance algérienne. Une position qui bénéficiait d’un large consensus populaire.

 

 

Les accrochages frontalierset les incidentsde Sakiat Sidi Yussif

 

Malgré l’accord de 1956 stipulant le transfert du contrôle des frontières, les agressions françaises, à partir de l’Algérie, n’ont guère cessé. Des attaques liées au soutien actif apporté par les Tunisiens à leurs frères de l’Ouest, au nom des liens historiques ancestraux et de la communauté de destin qui liaient les deux peuples. La Tunisie abritait, en effet, la direction politique et le commandement militaire de la révolution et apportait un soutien logistique non négligeable aux 22 000 moudjahidines de l’Armée nationale algérienne, réfugiés sur son sol. Les forces françaises multiplièrent, de leur côté, les incursions, terrestres et aériennes, contre les zones frontalières afin de terroriser les habitants et de les dissuader de soutenir les combattants algériens. Ces raids touchèrent particulièrement les localités de Aïn Draham, Fériana, Ghardimaou et Sakiat Sidi Yussif où l’état d’urgence fut décrété. Le gouvernement tunisien protesta énergiquement; sa jeune armée s’opposa, malgré la faiblesse de ses équipements, avec énergie, à ces violations du territoire national et multipliait les accrochages avec l’agresseur.

Le 8 février 1958, vingt cinq avions de chasse français bombardèrent le village de Sakiat Sidi Yussif le jour du marché hebdomadaire, tuant soixante huit habitants et blessant quatre-vingt- sept autres. À la suite de ces événements, Tunis a rappelé son ambassadeur à Paris. Elle a interdit, également, aux troupes françaises de quitter leurs casernes et a fermé le canal de Bizerte devant leurs vaisseaux. Des unités de l’armée nationale, renforcées par de nombreux volontaires, établirent des barrages autour des camps français, ce qui provoqua beaucoup de heurts. Les plus violents furent ceux de Remada.

 

La bataille de Remada (mai 1958)

 

Trois mois seulement après le bombardement de Sakiat, une formation française de trente blindés, équipés d’armes automatiques et de canons, brava l’interdiction tunisienne, quitta la base de Remada et occupa le village de Bir ‘Amir, situé à 40 km plus au Nord. Le 19 mai 1958, les forces tunisiennes, qui ont reçu des renforts venant de Tataouine, réussirent à les déloger et les pourchassèrent jusqu’à leur camp. De nouvelles troupes furent également postées tout autour, à Hashim, Oued al-Ghar et à Kambut, afin d’isoler la base et de l’empêcher de recevoir des renforts des postes avancés de Dhiba et de Bordj-le-Bœuf (actuel Bordj Bourguiba).

Le soir du 24 mai, un blindé français fut détruit en tentant de forcer un barrage tunisien à Kambut, sur l’axe reliant Remada à Bordj-le-Bœuf. Une seconde offensive coûta aux Français de lourdes pertes. Suite à l’interception de renforts venant de Dhiba, des avions décollèrent de l’Algérie voisine et pilonnèrent durant toute la journée du 25 mai les positions de l’armée tunisienne et des habitations civiles. Une famille entière fut décimée.

Les forces tunisiennes se retirèrent vers les collines avoisinantes et continuèrent à harceler leurs ennemis retranchés autour de Remada. Les affrontements, qui cessèrent le 28 mai, coûtèrent la vie à des dizaines de soldats tunisiens, parmi lesquels se trouvait un des plus grands héros de la résistance, le mythique Mosbah Jarbou‘. Les Français ne déplorèrent que cinq victimes et dix huit blessés. Six de leurs véhicules militaires furent, en outre, détruits.

Une plainte fut également déposée au Conseil de sécurité le 29 mai 1958. La commission américano-britannique de bons offices, formée par l’instance internationale, proposa le retrait des forces d’occupation de tout le territoire tunisien, à l’exception de Bizerte, à propos de laquelle elle engagea les deux parties à entamer des négociations. Par un échange de lettres (17 juin 1958), les Français s’engagèrent à retirer dans un délai de quatre mois leurs troupes, tout en promettant un accord bilatéral relatif à Bizerte. Cette offre fut acceptée par la partie tunisienne, car elle garantissait l’inviolabilité de ses frontières.

Malgré cet accord, les Français ont continué leurs agressions contre les confins occidentaux, où cent quatre-vingt-seize accrochages les opposèrent aux résistants algériens entre juin 1959 et mars 1960. Du 28 mai au 2 juin 1960, le territoire national fut intensément pilonné par l’artillerie lourde, dans le cadre de l’opération « Boxe ». Vers la même époque, le dispositif français de Bizerte fut renforcé par de nouveaux avions, des vaisseaux et des équipes de parachutistes, afin de renforcer la mainmise sur cette base stratégique et de mettre les Tunisiens devant le fait accompli.

 

La bataille de la borne 233

 

La France considérait que la frontière méridionale tuniso-libyenne s’arrêtait à la borne (Nadhur) n° 220 appelée Fort Saint (act. Bordj al-Khadra). En fait, le territoire tunisien s’étendait jusqu’à 25 km plus loin, c’est-à-dire à la borne 233 située aux environs de Gar‘at al-Hamil. Du côté occidental, l’accord conclu entre la Tunisie occupée et les autorités françaises d’Algérie, en 1901, stipulait que les confins méridionaux des deux colonies se trouvaient à Bir al-Rumane, mais laissait, au Sud, un no man’s land, voire une limite provisoire, qui apparaît en pointillé sur les cartes de l’époque. La Tunisie, qui réclamait un tracé juste des limites des deux pays, porta le dossier devant le Conseil de sécurité en se fondant sur les accords passés avec la Libye et signés par des délégués français au moment du départ de leurs troupes du Sud tunisien. L’ancienne puissance coloniale rejeta cette demande en décrétant que tout mouvement des troupes locales jusqu’à la borne 233 serait considéré comme un acte d’agression. C’est dans ce contexte trouble que va éclater le second conflit saharien.

Conformément à l’accord du 17 juin 1958, l’armée tunisienne a pris possession de la place de Fort Saint, dotée d’un aérodrome et d’un puits artésien. Ce dernier, situé à une centaine de mètres à l’extérieur de la base, était le seul point d’eau de la région et servait à approvisionner en eau douce une base française située à deux cents mètres à l’intérieur du territoire algérien.

Au mois de juillet 1961, les relations entre Tunis et Paris se dégradèrent à cause du refus de cette dernière d’entamer des négociations sur Bizerte et l’extrême Sud. C’est ainsi qu’au moment où les forces régulières (armée et garde nationale) affrontaient les Français aux abords de la grande base navale, des volontaires originaires du Sud marchèrent sur Gar‘at al-Hamil (Borne 233). Le 20 juillet, la garnison franco-algérienne fut informée de la fermeture de la frontière et des accès au point d’eau, indispensable pour son ravitaillement. En réaction, dix chars français, soutenus par quatre avions, effectuèrent, à dix heures du soir, une attaque contre le bordj tunisien. Le lendemain, neuf bombardiers décollèrent du territoire algérien et bombardèrent de nouveau le puits et la citadelle. Mais la place, férocement défendue par la jeune armée locale, ne céda pas. Les Tunisiens laissèrent sur le champ de bataille treize martyrs, mais les pertes françaises étaient plus élevée (60 tués, un avion abattu et six véhicules détruits).

 

 

La bataille de Bizerte

 

Il est écrit quelque part que cette ville martyre, démantelée par les Romains lors de la troisième guerre Punique, soit le théâtre du dernier conflit opposant la Tunisie à une autre puissance européenne. Mais cette fois-ci le résultat fut différent et entraîna le départ définitif des troupes étrangères de l’ancien territoire de Carthage. En effet, malgré le déséquilibre flagrant des forces, la jeune armée tunisienne, soutenue par des milliers de volontaires, y affronta une armada d’avions, de chars et de navires de guerre, renforcée par des unités de parachutistes venant de l’Algérie voisine.

 

Une place qui prend la Méditerranée par la gorge

 

L’acharnement des Français est lié à l’importance stratégique et symbolique de la ville, qui abritait une de leurs plus grandes bases navales et contrôlait le détroit de Sicile, passage obligé entre les deux bassins de la Méditerranée. Son lac constitue un vaste mouillage de 40 km de circonférence, assez profond pour abriter toutes sortes de vaisseaux. Il est entouré de plaines propices à l’aménagement des bassins, des aérodromes et des pistes d’atterrissage. Les collines environnantes favorisent l’édification d’entrepôts souterrains et d’abris anti-nucléaires. En cas de grand conflit, cette place est l’unique position de la Méditerranée occidentale capable de neutraliser Gibraltar et Malte.

Les Français avaient pris Bizerte le 24 avril 1881 et y débarquèrent 8000 soldats. Mais la construction de la nouvelle base ne commença que vers la dernière décennie du XIXe siècle, suite à l’évolution de la conjoncture internationale et des changements qui nécessitèrent l’édification d’une station navale en Afrique du Nord, appelée à renforcer, sur l’autre rive de la Méditerranée, celle de Toulon. Ses installations se développèrent entre les deux guerres et devinrent, avec le début de la guerre froide, un enjeu international de première importance. « Quand nous prenons ces réalités en compte, disait le général de Gaulle, nous comprenons que la France ne voudrait, ni pourrait, dans la situation mondiale actuelle, exposer son espace, l’espace européen et le monde libre à l’éventualité que Bizerte tombe entre les mains d’une puissance adverse. C’est le motif pour lequel la France avait édifié la base ».

La base, édifiée sur un site défendu par la nature, constituait un grand complexe militaire formé d’une station aéronavale (la pêcherie/Kharrouba) et d’une base aérienne (Sidi Ahmed). Elle abritait une grande flotte, des formations aériennes (de chasse et de surveillance), des installations de commandement, de transmissions, de détection et de défense (Djebel Kabir, Nadhur, Cap Bizerte, Ramadiya). Un peu plus loin se trouvaient les ateliers militaires de la flotte (A.M.F) dont certains sont souterrains, les bassins de raboub et les cales de Sidi Abdallah (pouvant accueillir les plus grands vaisseaux de l’époque), les entrepôts et les réservoirs enfouis pour les munitions et le carburant.

Le raidissement de la position française

 

La France avait conclu, le 22 décembre 1959, un traité avec le Maroc fixant le retrait de ses forces armées au bout de quatre ans. Elle dénia, cependant, à la Tunisie tout accord à propos de Bizerte et ignora l’initiative américaine.

Au cours du mois de janvier, le gouvernement tunisien a revendiqué de nouveau l’évacuation de la ville et adressa un mémorandum à Paris fixant cette date au 8 février 1960. Parallèlement à l’action diplomatique, il a intensifié sa pression militaire et populaire, en acheminant vers la localité cinq cents soldats et en armant la population locale. Le ravitaillement en eau de la base fut également perturbé.

Tout en menaçant de recourir à la force, la France accepta des négociations sur le statut de la base et l’allégement de sa présence militaire à Bizerte. Le 29 mars 1960, elle déclara son intention d’évacuer les casernes situées à l’intérieur de la ville (avant le 31 octobre 1960) et d’étudier la possibilité de convertir les activités militaires de Sidi Abdallah en activités civiles. Une commission mixte franco-tunisienne fut alors formée pour étudier les modalités de cette reconversion.

Cette période de détente a permis la tenue d’un sommet entre les présidents des deux pays à Rambouillet (le 27 février 1961), qui n’a donné aucun résultat concret. Quelques semaines après éclata l’insurrection de l’Organisation armée secrète (O.A.S). Ces ultras de la colonisation appelaient à l’arrêt des négociations avec le Front de libération nationale algérien et éventuellement la réoccupation de la Tunisie et de l’Algérie. Pour ne pas accroître les ennuis du gouvernement français, les Tunisiens mirent, momentanément, en sourdine leurs revendications. Après l’écrasement du soulèvement, la France avait repris les pourparlers avec le F.L.N (Evian, 20 mai – 13 juin 1961) qui réclamait, lui aussi, l’évacuation de la base de Mers el-Kebir. L’échec de ces négociations fit craindre à Tunis le maintien du statu quo à Bizerte.

 

L’agression française

 

Dès le mois de mai 1961, les Français entamèrent des travaux destinés à prolonger la piste d’atterrissage de l’aérodrome militaire de Sidi Ahmed afin qu’il puisse accueillir les avions Mystère, plus modernes, qui remplacèrent les vieux Mistral. Malgré les protestations du gouvernement tunisien (28 juin 1961) la clôture de barbelés de la base fut déplacée au-delà de ses anciennes limites (30 juin). L’intervention de l’armée tunisienne provoqua les protestations du chargé d’affaires français à Tunis (13 juillet 1961) qui considéra que les Tunisiens ont commis « un acte grave » en entravant ces travaux. De son côté, l’amiral-commandant de la place menaça de recourir à la force pour les achever.

Face à la gravité de la situation, le bureau politique du Parti destourien s’est réuni, sous la présidence de Habib Bourguiba, le 4 juillet 1961. Les congressistes décidèrent de mener jusqu’au bout la bataille, considérant que l’évacuation de Bizerte était « une priorité nationale ». Après sa réunion du 5 juillet, le gouvernement, lui aussi, estima que « la présence des forces étrangères sur son sol, contre sa volonté, est une violation de la souveraineté nationale ; elle entrave, également, le développement économique et social de la nation ». Aussitôt après, des groupes de volontaires commencèrent à affluer vers Bizerte. Des réunions de mobilisation se tinrent sur tout le territoire de la République. On creusa des tranchées autour de la base aérienne de Sidi Ahmed et dans ses parages. Dès le 7 juillet, les premières unités de l’armée nationale pointèrent à l’horizon. Les établissements sanitaires furent, également, mis en état d’alerte et fournis en médicaments. Tunis adressa, depuis le 6 juillet, un énième ultimatum à Paris, qui fut, à son tour ignoré. Le 13 juillet 1961, le gouvernement français se contenta d’une simple déclaration estimant que les « négociations ne pouvaient pas se dérouler dans une ambiance de tensions ».

Devant une centaine de milliers de citoyens rassemblés à la place de la Kasbah, Bourguiba déclara dans un discours prononcé le 14 juillet qu’ « il faut que l’évacuation soit totale pour que nous conservions les chances d’une coopération sérieuse », et renouvela sa demande d’un calendrier pour l’organisation de cette opération. Le 18 juillet, il fut informé du refus catégorique du général De Gaulle.

 

La bataille (19 - 23 Juillet 1961)

 

Le commandement militaire de Bizerte prépara un plan d’attaque qu’il présenta au gouvernement de Paris. Les directives du général-président étaient claires : « frapper vite et fort ».

Les forces en présence étaient inégales. Le dispositif tunisien était formé par les Ve, VIe, VIIe et XIIe bataillons d’infanterie, équipés de quelques pièces d’artillerie (de calibre 105 mm), et soutenus par deux cents gardes nationaux et un nombre réduit de six mille volontaires sans armes ou faiblement armés. En face, les Français disposaient, selon l’amiral Amman, de 7700 hommes (trois mille cinq cents étaient préparés à l’affrontement), trente six avions (9 Mistral, 15 Mystère, 12 Corsaire), et quatre escadrons de défense aérienne et navale. Ces unités étaient renforcées par plusieurs bâtiments de guerre (Arromanches, Colbert, De Grasse…) mouillant dans la rade. D’autres renforts arrivèrent le 19 juillet d’Algérie : le IIe bataillon de parachutistes de l’infanterie de la marine (R.P.I.M.A) et le IIIe R.E.I. Beaucoup d’entre eux participèrent aux actions de l’O.A.S et vinrent ajouter de « nouvelles actions héroïques à leur registre ».

Le 19 juillet, le gouvernement tunisien intima à son armée l’ordre d’abattre tout avion violant l’espace aérien national. À 15 h 00, des appareils français de reconnaissance volant au-dessus des positions tunisiennes furent attaqués. Ces derniers ripostèrent alors par un bombardement intensif. Les troupes locales dirigèrent à leur tour leurs canons vers les installations de Sidi Ahmed et de Kharrouba et des accrochages opposèrent les deux armées au port de Sidi Abdallah et à Ferryville.

Le 20 juillet, les Tunisiens ont attaqué de nouveau la base de Sidi Ahmed, alors que les Français préparaient une vaste offensive baptisée « Charrue longue ». Des centaines de volontaires furent pilonnés à la Pêcherie et des combats sanglants se déroulèrent à la gare de Sidi Ahmed. Des avions provenant de Kharrouba bombardèrent les troupes tunisiennes, retranchées dans la cimenterie, qui leur opposèrent une résistance héroïque. À la suite de ces affrontements, qui coûtèrent la vie à des dizaines de ses soldats et de ses citoyens, la Tunisie a rompu, pour la quatrième fois, ses relations diplomatiques avec la France.

Le 21 juillet, les troupes françaises donnèrent l’assaut à la ville à l’aide de trois mille six cents hommes qui investirent les abords de Bab Mateur. Les parachutistes réussirent à prendre le canal, alors que les Tunisiens se retranchèrent dans la médina et commencèrent à livrer aux envahisseurs une véritable guérilla urbaine. Les parachutistes, humiliés en Algérie, soignèrent leurs vieilles rancœurs en s’attaquant à des gens quasiment désarmés. L’un d’eux aurait déclaré : « nos armes et leur effet foudroyant nous donnaient une sensation extraordinaire de puissance. À ce moment, la renommée de la France dans le monde m’importait peu… Nous étions, nous parachutistes, comme un troupeau de loups qui se répandaient dans la ville et resserraient l’étau autour de l’armée tunisienne ».

Les combats continuèrent toute la nuit du 20 au 21 juillet dans les rues et les ruelles de la cité désertée par les habitants. Le jour du samedi s’est levé sur des dizaines de cadavres jonchant les coins et les recoins de la ville martyre. Malgré le déséquilibre flagrant des forces, l’armée tunisienne s’accrocha aux murs de la médina et opposa aux Français postés dans la ville moderne une résistance qu’ils n’avaient guère prévue.

On ne possède pas de statistiques exactes relatives aux victimes. Certaines études avancent, néanmoins, les chiffres suivants : 639 tués (364 militaires, 45 gardes nationaux, 230 civils), et 1000 blessés du côté tunisien. Du côté français : 27 morts seulement.

Devant la gravité de la situation, le Conseil de sécurité a décidé un cessez-le-feu immédiat (23 juillet) que les Français ne respectèrent que partiellement, puisqu’ils continuèrent à bombarder d’autres localités (l’Aouina, le Kef). La Tunisie rappela son contingent du Congo et déposa une seconde plainte internationale. La visite du secrétaire général de l’O.N.U, Dag Hammarskjöld, n’a pas eu également d’effet ; les Français refusèrent de le rencontrer après avoir fouillé son cortège. Toutefois, grâce au soutien des pays afro-asiatiques, la Tunisie fit pencher la balance de son côté dans les couloirs de l’instance internationale (26 août 1961).

Fort de l’adhésion de son peuple, de la résistance de son armée et de sa victoire diplomatique, le gouvernement tunisien a refusé que la question de Bizerte soit discutée d’une façon bilatérale avec la France. Il repoussa, en outre, la normalisation des relations diplomatiques tant qu’il n’y avait pas de négociations sérieuses sur la question. Mais les relations entre les deux pays méditerranéens commencèrent à se détendre graduellement, à travers l’échange des prisonniers (215 Français et 740 Tunisiens). Des négociations s’ouvrirent à Rome (7 – 8 et 27 – 28 décembre 1961) puis à Paris (15 – 19 janvier 1962). La France avait fini par accepter le principe de l’évacuation. Le 15 octobre 1963, l’amiral Vivier quitta Bizerte, escorté par deux patrouilleurs tunisiens, Destour et Djamhuriya. Des réjouissances furent organisées, en présence de dirigeants égyptiens et maghrébins, pour fêter la victoire du peuple tunisien et le départ du dernier symbole du colonialisme.

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