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L’armée en Afrique byzantine et pendant la conquête arabe

 

 

 

 

Les Byzantins, qui ambitionnaient la reconstitution de l’ancien domaine romain, avaient constamment les yeux rivés sur l’Afrique vandale. L’occasion leur fut offerte en 530, lorsque le prince Gélimer renversa le roi Hilderic et s’empara du pouvoir. Prétextant le rétablissement de la légitimité monarchique, ils débarquèrent trois ans plus tard (533) sur les côtes tunisiennes et mirent fin à un siècle de règne germanique.

Plusieurs facteurs facilitèrent cette conquête. Tout d’abord, les Byzantins venaient de mettre fin, à leur profit, à une longue et ruineuse guerre qui les a opposés, en Orient, aux Perses. Le pays de Carthage comptait, quant à lui, un nombre croissant de mécontents. À L’aristocratie locale, socialement et financièrement malmenée, s’ajoutèrent les Chrétiens ne professant pas l’arianisme, défendu par les héritiers de Huneric, et une partie de la famille royale vandale qui désapprouvait la destitution de Hildéric. Des Romains et des Romano-africains christianisés apportèrent même ouvertement leur concours à l’empereur byzantin Justinien.

Outre les visées traditionnelles de l’empire gréco-oriental, l’invasion de l’Afrique était motivée par les ambitions personnelles de Justinien, désireux d’affermir son pouvoir et d’augmenter son prestige. Pour les observateurs de l’époque, elle était même uniquement le fait du Basileus. L’historien byzantin Procope nous a, en effet, décrit, en témoin oculaire, les discussions qui précédèrent l’expédition et l’opposition d’une partie du commandement militaire à cette entreprise. Nonobstant tout, la campagne fut décidée, sous prétexte de porter secours aux « Chrétiens persécutés » et aux Romains asservis par les « Vandales barbares ».

Pour mener à bon port cette expédition, Justinien avait choisi un de ses proches, le général Bélisaire dont les stigmates de la vieillesse n’entamèrent guère le prestige. Cet officier s’est, en effet, taillé une haute réputation durant les conflits menés par l’Empire en Orient et se distingua lors de la dernière guerre byzantino-persane. Son secrétaire particulier, Procope de Césarée, qui l’accompagna, nous a laissé une description détaillée des passes d’armes qui opposèrent son maître aux Vandales. C’est aussi notre meilleure source sur l’histoire de ce peuple germanique.

Bélisaire était secondé par le général Solomon, eunuque d’origine arménienne. C’est à ce vétéran des guerres persanes que sera confié plus tard, après sa pacification, le gouvernement de la future province byzantine. D’après Procope, les troupes qui s’ébranlèrent vers l’Occident étaient formées de plusieurs corps. À leur tête se trouvaient des officiers dont la plupart s’illustrèrent contre les Sassanides, notamment à Dara (530).

Dans l’armée régulière, celle des citoyens libres, Ruphinos, Aigan (parents de Bélisaire), Barbatos et Poppos veillaient aux destinées des archers et de la cavalerie. Cette dernière était regardée comme le bataillon d’élite de l’armée byzantine. Sa prépondérance était liée, comme partout ailleurs durant l’Antiquité et le Moyen Âge, aux conditions de la guerre de l’époque. L’infanterie était commandée par Jean d’Epidamne, secondé par Thédoros, Térentios, Zaidos, Markianos et Sarapis. Les officiers des troupes fédérées étaient Dôrothéos (Arménien), Kyprianos, Valérianos, Martinos, Jean, Markellos, Kyrillos, Aigan (des Huns). À la tête des Hérules et des Massagètes se trouvaient respectivement Sinnion et Balas.

La flotte, forte de cinq cents bâtiments, fut confiée à Kalônymos d’Alexandrie. Son équipage (30 000 hommes) était formé de Siliciens, d’Égyptiens et d’Ioniens. Ces deux derniers groupes formaient la majorité des effectifs. Elle était renforcée de quatre-vingt-douze vaisseaux de ligne (dromons) à banc (de rameurs) unique. Outre leurs grandes dimensions, les ponts de ces navires étaient couverts afin de protéger l’équipage des projectiles adverses.

Les structures ethniques

 

L’armée de l’expédition était formée de troupes régulières (de citoyens romains) et de détachements fédérés recrutés parmi les Hérules, les Massagètes, les Arméniens, les Thraces, les Barbares, ainsi que les peuples germaniques. Des tribus arabes au service de l’empire byzantin y ont également participé, ce qui explique la présence dans le commandement d’un officier appelé Zayd (Zaidos), nom arabe particulièrement répandu.

La multitude des peuples formant cette armée reflète parfaitement l’étendue de l’empire et son extrême diversité ethnique. Ces nations n’étaient pas égales au regard du droit « civil », mais fraternisaient au sein de l’armée où les promotions, ainsi que les responsabilités, étaient accordées selon les compétences militaires, c’est-à-dire la capacité de commander afin d’affronter l’ennemi dans les meilleures conditions, selon les règles de l’art de la guerre, mais aussi ses codes éthiques et moraux. Les ouvrages militaires (tactiques), souvent compilés par les empereurs eux-mêmes, prescrivent, en effet, un certain nombre de doctrines et de règles destinées beaucoup plus à s’attirer la sympathie des peuples ennemis qu’à afficher la fatuité de la domination et du triomphe. C’est ce qu’avait exprimé le général Bélisaire, après avoir débarqué près de Caput Vada sur la côte africaine, en remarquant la précipitation avec laquelle une partie de la soldatesque s’était mise au pillage et à la rapine. « Quand je vous ai conduits jusqu’à cette terre, je n’avais qu’un seul souhait : rendre l’espoir aux Africains. Ils sont romanisés depuis longtemps et haïssent les Vandales. Maintenant, avec votre désobéissance et votre arrogance, vous avez provoqué la haine des Africains et peut-être les avez-vous poussés à se réconcilier avec les Vandales. N’oubliez-jamais que l’occupé déteste par nature l’occupant », leur disait-il.

Un des aspects les plus originaux de la civilisation byzantine fut, probablement, la compilation de traités relatifs à l’art de la guerre. Ils s’intéressèrent aux techniques de combat sur mer et sur terre, aux questions de ravitaillement et aux dispositifs de bataille afin d’assurer les meilleures conditions de succès. On y trouve aussi des chapitres instructifs sur le recrutement des troupes, les conditions du service militaire et l’éthique du métier des armes. La plupart de ces ouvrages s’accordaient, en outre, sur la nécessité pour les gens de guerre d’établir de bonnes relations avec les peuples vaincus. Cette ligne de conduite a, en partie, favorisé la consolidation de la domination grecque sur une mosaïque de peuples et d’ethnies jusqu’en 1453. En effet, l’armée n’était pas, dans les traditions byzantines, uniquement le garant de l’inviolabilité des frontières du pays. Mais elle devait récupérer les terres impériales perdues et assurer l’approvisionnement des habitants en denrées de première nécessité, dans le cadre de ce que les textes grecs appelaient « la guerre juste ».

L’organisation décimale était la structure de base de l’armée byzantine. L’appartenance ethnique était prise en considération mais n’entravait pas le dispositif de combat ou la marche des troupes. Les soldats étaient répartis en petites unités légères et rapides ; les compagnies de cavalerie comptaient quatre cents combattants, celles des fantassins trois cents et parfois deux cents. Mais on changeait fréquemment ce nombre afin d’induire en erreur l’ennemi et de l’empêcher d’évaluer correctement les effectifs réels des troupes.

Les schémas tactiques étaient du ressort du haut commandement, mais chaque unité jouissait d’une grande indépendance dans des domaines variés touchant à l’approvisionnement, la marche et le dispositif de combat. Elles étaient sous les ordres d’un officier (appelé comes) qui était plus une sorte d’entraîneur qu’un véritable commandant investi de tous les pouvoirs, d’où la facilité de le remplacer en cas de décès ou de limogeage. Des artisans (maçons, charpentiers…), des ingénieurs, des naturalistes, des juges, des prêtres et des astrologues accompagnaient les troupes dans leurs déplacements. La présence des devins est liée à la croyance en l’influence des astres sur l’issue des combats. Mais la victoire vient avant tout de Dieu et il n’y a pas mieux que ses représentants sur terre, les religieux, pour l’assurer et répandre la bénédiction et les faveurs du Seigneur sur les soldats.

 

Les armées

 

Les troupes terrestres byzantines étaient formées de trois armées :

– une armée régulière, de métier, composée de citoyens libres, appelée Acra. Ces troupes, formant un sorte « d’armée nationale », étaient cantonnées dans les citadelles, les forteresses et les casernes.

– une armée de fédérés à solde, formée de légions étrangères issues de diverses ethnies. Les seuls liens qui unissaient ses membres étaient les lois militaires et les services qu’ils rendaient épisodiquement à l’État byzantin, en contrepartie d’une rémunération forfaitaire. Qu’ils restent ou non dans le pays, ces soldats étaient démobilisés en temps de paix.

– les soldats-paysans, qui ne percevaient pas de soldes mais formaient une sorte de « féodalité » militaire vivant sur des terres agricoles cédées par l’État afin de les vivifier. Outre le service militaire, ils assuraient seuls l’achat de leur armement et de leur équipement. Ce mode de recrutement est hérité de l’époque romaine et continue la vieille tradition des soldats-gardes frontières du Limes antique (les limitanei). On trouvait ces combattants, appelés startiotes, dans tout le domaine byzantin. À partir du VIIe siècle, ils devinrent la composante essentielle des troupes aussi bien en Afrique du Nord que dans les autres provinces de l’Empire. Pour certains historiens, ils formaient même l’épine dorsale de l’armée et de l’État de Byzance.

 

La marine de guerre

 

L’immense territoire byzantin englobait une grande variété de côtes recelant des ressources et des mouillages permettant le développement d’une flotte puissante. En s’emparant de la Berbérie, Byzance avait, en effet, étendu sa domination sur l’essentiel des rives de la Méditerranée (des îles Baléares à Alexandrie et de l’Adriatique au golfe de Syrte) réputée pour ses traditions nautiques depuis l’Antiquité.

La marine byzantine était un outil de guerre qui livra aux ennemis de l’Empire plusieurs batailles ; les historiens arabes nous ont conservé le souvenir de la célèbre passe d’armes (bataille des Mâts) qui l’opposa aux Arabes au milieu du VIIe siècle. Elle était aussi un moyen de transport indispensable qui joignait les différentes contrées de l’Empire et assurait leur contrôle étroit par la capitale, Constantinople.

 

L’armée de l’Afrique byzantine

 

Avec la fin de la campagne de Bélisaire, l’Afrique devint une province byzantine, s’étendant théoriquement sur un vaste territoire allant de Tripoli à Tanger. Ses contours réels ne dépassèrent guère les frontières de la Tunisie actuelle;  partout ailleurs, le pouvoir de Byzance, ne s’exerça d’une façon permanente que sur les côtes. Cet espace était dominé par Carthage, la capitale traditionnelle du pays jusqu’au milieu du VIIe siècle, époque où elle fut, pour des raisons que nous ignorons, momentanément remplacée par Sbeïtla.

La nouvelle province était, cependant, au cœur d’un vaste district regroupant les côtes libyennes (jusqu’à Barqa), certaines régions de l’Algérie et du Maroc, le littoral méridional de l’Espagne, les îles Baléares, la Sicile et la Sardaigne. Justinien voulait, en effet, faire revivre le prestige de l’Africa antique qui fut pour longtemps l’une des plus importantes provinces de l’Empire fondé par César. Sa reconquête symbolisait même, selon ses propres dires, le rétablissement de la gloire de Rome.

À la tête de la province se trouvait, jusqu’au dernier quart du VIe siècle, le Préfet du prétoire, gouverneur civil de haut rang. L’armée était commandée par un général appelé Magister militum. La séparation entre les deux pouvoirs s’est poursuivie jusqu’aux années 580-585, époque où les destinées de la contrée devinrent entre les mains d’un militaire, l’exarque, réunissant les pouvoirs civil, militaire et judiciaire.

La province fut à son tour divisée en circonscriptions militaires commandées par des ducs (dux) installés dans des bases régionales, à l’instar de Carthage, Sousse, Thélepte, Gafsa et Tripoli. Les sources littéraires et épigraphiques ne nous donnent pas, cependant, beaucoup d’informations sur ce nouveau découpage. Nous ignorons, par exemple, les raisons qui motivèrent la création de deux résidences ducales à Gafsa et à Thélepte, deux villes peu éloignées l’une de l’autre. S’agit-il de deux ducs où de deux bases pour un seul commandant ?

Les grandes métropoles, comme Tripoli, Constantine, Gafsa (en alternance avec Thélepte), Sousse, et Cherchel (en Algérie) abritaient, au début de l’occupation byzantine, des garnisons commandées par des officiers placés sous l’autorité directe du Magister militum. Les ducs (dux) dépendaient, quant à eux, de l’autorité de l’exarque qui cumulait les deux pouvoirs, civil et militaire. Les textes littéraires et l’épigraphie nous ont conservé les noms de quelques-uns parmi eux, mais ne nous fournissent que des indications fragmentaires sur la date de leur mandat. Dans cette liste se trouvent Jean Troglita (539-544), qui sera promu plus tard gouverneur, Himérius (545-546), Mercentius, Léontius, Pompenus, Crescens, Pelagius (544), Rufinus (547), Kicil (609).

Au début du VIe siècle, l’armée d’Afrique était composée essentiellement des soldats qui participèrent aux premières expéditions. Mais ils ne restèrent pas tous : certains d’entre eux accompagnèrent Bélisaire en Italie (534), d’autres le rejoignirent plus tard sur le front avec les Wisigoths. Pour compenser ce déficit, les nouveaux conquérants commencèrent à recruter leurs troupes localement, parmi les Romains, les Africains romanisés, ainsi que ceux qui embrassèrent (pour des raisons matérielles ou religieuses) la cause des Byzantins. Nonobstant sa diversité ethnique, cette armée était composée essentiellement de petites unités de cavalerie légère. Un dense réseau de fortifications (citadelles, forteresses) permettait de surveiller les mouvements des tribus autochtones et de mater leurs multiples révoltes.

Après avoir mis fin à la présence vandale et s’être définitivement installés dans le pays, les Byzantins y menèrent une vaste campagne de reconstruction qui toucha en premier lieu le domaine militaire. Elle fut l’œuvre de l’empereur, du gouverneur et parfois des populations elles-mêmes, mais fut souvent confiée à l’armée. C’est dans ce cadre que Justinien ordonna à Bélisaire de restaurer les édifices de Carthage, notamment l’enceinte et certaines églises qui menaçaient ruine, faute d’entretien à l’époque vandale. Ailleurs, l’insécurité qui régnait presque partout les poussa à réparer les anciennes fortifications héritées des Romains et à entreprendre la construction d’autres retranchements sur les côtes et à l’intérieur de la province.

Une fois maîtres du pays, les Byzantins devaient mettre fin aux poches de résistance vandale et affronter avec succès les autochtones réfractaires à la romanisation et tous ceux qui n’acceptaient pas la présence étrangère sur leurs terres. Pour parvenir à cette fin, les gouverneurs qui se succédèrent à la tête de la province déployèrent un effort stratégique remarquable, illustré par le grand nombre d’ouvrages défensifs encore debout, à l’instar de Ksar Lamsa (région de Kairouan) qui contrôlait un important passage naturel reliant les riches plaines du Tell aux steppes voisines. D’autres retranchements s’élèvent à Béjà, Téboursouk, Aïn Tounga, Sbeïtla, Haïdra, Gafsa, Kélibia et Gorchine (Cap Bon). Les musulmans intégrèrent, en outre, ultérieurement, à leur « limes » maritime un bon nombre de forteresses côtières et les adaptèrent à leur stratégie. Tous ces legs ne représentent, cependant, qu’une infime partie de l’ancien réseau fortifié byzantin. Un grand nombre de monuments, qui ne survécurent que sous la forme de simples toponymes, ont disparu sous l’effet de l’action de l’homme, notamment l’évolution urbaine et la multiplication des activités économiques.

Sur la terre d’Afrique, les Byzantins bénéficièrent de l’adhésion, pour des raisons historiques, des communautés citadines dont les intérêts dépendaient étroitement de ceux de l’État. Ils furent ralliés par les autochtones nouvellement christianisés, malgré l’antagonisme existant entre leur propre dogme et celui défendu officiellement par Constantinople. Un sentiment de fraternité spirituelle unissait, en effet, les adeptes de la religion du Salut, au-delà des différences ethniques et doctrinales. Malgré ces succès, l’armée byzantine n’arriva guère à étendre sa domination sur le pays d’une façon permanente.

Un grand nombre de tribus berbères, qui refusèrent auparavant la Pax romana, continuèrent à refuser cette présence étrangère. La lourde fiscalité imposée par l’État central aux populations des régions périphériques accentua ce mécontentement et contribua à souffler sur les braises de la sédition, entraînant la multiplication des soulèvements et l’incendie des fermes.

Les révoltes qui marquèrent la fin de l’ère byzantine entraînèrent, paradoxalement, un rapprochement entre la population locale et l’armée. Ceci a probablement contribué à l’émergence d’un nouveau courant, formé de Byzantins et d’autochtones, prônant la rupture avec l’État byzantin dans le cadre d’une entité politique indépendante. Ceci se réalisa à la fin de la première moitié du VIe siècle, quand le patrice Grégoire, alors gouverneur de la province, répudia l’autorité de Constantinople et proclama son indépendance. Cette séparation est confirmée par les sources à partir du milieu de l’année 646.

 

L’Ifriqiya à la veille de la conquête arabe

 

L’instabilité endémique qui régnait dans la province, conjuguée à la conjoncture générale de l’empire byzantin, encouragea le patrice Grégoire à abjurer l’autorité de Constantinople. Il frappa monnaie et transféra la capitale de Carthage à Sbeïtla (Sufetula) afin de se prémunir contre les réactions de l’État central et de se préparer, accessoirement, à affronter les Arabes. Ces derniers, solidement installés en Égypte, étaient parfaitement au courant des déboires de leurs voisins africains.

Nous pouvons considérer que l’usurpation de Grégoire ouvrit la porte à une nouvelle ère, celle de l’Afrique indépendante, qui s’étala sur une période de cinquante deux ans (646-698). Elle favorisa, en outre, l’émergence de trois protagonistes : les empereurs byzantins, mécontents de la perte d’une province aussi importante, les habitants de l’Ifriqiya (Byzantins, Berbères et Berbères romanisés) et, enfin, les conquérants arabes. Cette conjoncture complexe explique les difficultés que ces derniers rencontrèrent pour pacifier le pays.

On peut dire que la conjonction de leurs intérêts avec ceux des autochtones ouvrit, largement, aux Arabes les portes de la province. Au divorce avec Constantinople (646), qui avait davantage isolé le seigneur de Sbeïtla, s’ajouta une frange de la population locale appelant à traiter avec les nouveaux venus et à solliciter leur soutien contre les Byzantins, les maîtres d’hier. Cette réalité est totalement occultée par beaucoup d’historiens modernes qui continuent à présenter la conquête arabe comme un événement ayant entraîné l’expulsion des Byzantins et la fin de la mainmise de Constantinople sur l’Afrique. Il faut, à notre avis, reconsidérer cette période séparant la fin de la présence officielle byzantine et les débuts de l’installation des Arabes dans ces parages, car les textes, aussi bien grecs que musulmans, insistent sur l’usurpation de Grégoire qui se déclara indépendant et frappa monnaie en 646. L’année suivante (647), les Arabes attaquèrent leur voisin occidental et mirent fin au règne de l’exarque insubordonné.

En débarquant en Ifriqiya, les Arabes ne trouvèrent pas en face d’eux l’empereur byzantin - celui-ci avait, longtemps avant leur arrivée, perdu sa mainmise sur le pays – mais un seigneur indépendant qui commençait à asseoir son autorité. Leur victoire, aussi éclatante qu’elle soit, ne fut pas remportée devant le Basileus, mais plutôt sur un monarque inexpérimenté, fraîchement installé sur le trône d’Afrique. La nature de cette monarchie reste, en outre, obscure, tant qu’on n’a aucune trace de la monnaie portant le nom (ou l’effigie) du nouveau roi, c’est-à-dire le fameux « dinar djardjiri » des textes arabes.

La conquête s’est déroulée sur plusieurs étapes dont la chronologie exacte reste un peu obscure. Durant la première, les Arabes lorgnèrent sur le cœur de l’Ifriqiya tout en harcelant ses confins orientaux et méridionaux. Elle fut précédée par une période de tergiversation due à l’opposition du second calife, Umar, qui craignait l’enlisement dans ce pays. D’après certaines traditions, il ne cessait de dire « Ifriqiya la diviseuse, traîtresse et trahie, je ne lui enverrai personne tant que mon œil sera humide ». Une lecture attentive des sources démontre, cependant, que la position du calife était claire : il ne voulait pas ouvrir un autre front à l’Ouest alors qu’il était au plus fort de son avancée vers l’Est et le Nord, aux dépens des Perses et des Byzantins. Il ne souhaitait pas courir le risque de tout perdre en envoyant une armée en Ifriqiya avant de pacifier des régions fraîchement conquises et susceptibles de se révolter contre la présence de ses nouveaux maîtres. La même crainte explique son refus d’accéder à la demande de Mu‘awiya ibn Abi Sufyan qui voulait s’emparer de Chypre.

Contrairement à une idée reçue, la déferlante arabe s’est déroulée selon un schéma tracé par l’État central de Médine qui ne voulait pas précipiter la conquête d’une contrée lointaine. Les changements survenus à la tête de ce jeune État, avec l’avènement de Uthman, provoquèrent une évolution dans la gestion des affaires internes de la Umma ainsi qu’une nouvelle approche dans les relations avec les voisins. Le troisième calife orthodoxe adopta, en effet, une politique résolument expansionniste. En 27 H / 647, il explora de nouveaux horizons et lança simultanément ses troupes à l’assaut de Chypre, Djurdjan et l’Ifriqiya. La conquête de cette dernière ne fut pas, cependant, une entreprise uniquement califale, elle était vivement souhaitée par le puissant gouverneur de l’Égypte, Umar ibn al-As. Il estimait, à juste titre, qu’on ne pouvait pas s’installer durablement dans la vallée du Nil sans s’emparer du Maghreb, sa marche naturelle, et zone de contact terrestre avec l’ennemi byzantin. L’expérience avait en effet démontré que les empereurs de Constantinople pouvaient toujours récupérer des terres perdues en complotant avec des alliés demeurés à l’intérieur des frontières arabes.

Pour parer à ce danger, le calife autorisa, après les consultations d’usage, le gouverneur d’Égypte à entamer les préparatifs militaire afin d’envahir l’Ifriqiya et de l’intégrer au domaine arabo-musulman.

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