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La marine carthaginoise

 

Les côtes tunisiennes s’étendent sur 1300 km environ. Ce large littoral, allant de Tabarka, au Nord-Ouest, à Ras Djadir au Sud-Est, fut, depuis les temps homériques, une terre de salut pour les marins qui fréquentaient les rivages de la Méditerranée.

Les Carthaginois ont été les premiers à donner à la Tunisie sa dimension méditerranéenne, en tenant tête aux Égéens, venus disputer aux Phéniciens, à partir du VIIIe siècle avant J.-C., le commerce du bassin occidental de la mer Intérieure. C’est dans ce cadre que les Phéniciens de Sicile furent regroupés dans des colonies facilement secourables à partir de l’Afrique. Dans le même contexte furent créés de nouveaux établissements sur la route de la péninsule Ibérique, à l’instar d’Ibiza (650 avant J.-C.). Un demi siècle auparavant, la flotte de Carthage tenta de faire échec à l’implantation phocéenne dans les Bouches-du-Rhône. Les opérations militaires dans la mer Tyrrhénienne, menées par Malchus et les premiers Magonides, étaient, également, destinées à s’opposer à cette expansion hellénique. Elles traduisent le désir de Carthage de remplacer Tyr, la cité-mère, dans la sécurisation des routes maritimes des métaux.

La chute de Tyr (574 av. J.-C.) sous les frappes babyloniennes, a permis à la métropole africaine, grâce à la puissance de sa flotte de guerre et à son alliance avec les Étrusques, de devenir la protectrice des établissements phéniciens d’Occident. Son éclatante victoire sur l’armada grecque phocéenne à Alalia, au large de la Corse (535 av. J.-C.), prouve qu’elle était parfaitement capable d’assumer ce rôle.

Bousculés par les Grecs à Himère en 480 av. J.-C., les Carthaginois reprirent de plus belle pendant le deuxième quart du Ve siècle en restructurant leurs marines de guerre et de commerce. Les périples d’Hannon et d’Himilcon, respectivement dans l’Atlantique sud et l’Atlantique nord, la reprise du contrôle de la Sicile occidentale en 410 av. J.-C., confortée par le traité de 383 av. J.-C. signé avec Denys de Syracuse, la mainmise sur la Sardaigne et sur les îles Baléares constituèrent les grandes marques de ce retour en force sur mer. Aussi assiste-t-on à l’éclosion de la thalassocratie carthaginoise en Méditerranée occidentale, une suprématie navale que l’héritière de Tyr réussit à entretenir jusqu’à la veille des guerres puniques (IIIe siècle av. J.-C.).

La marine de guerre a représenté, incontestablement, la force de frappe de Carthage ; les unités navales, les ports, les divers équipements et l’expérience des mariniers ont été les fondements de cette suprématie. La politique suivie par l’État avait donné à cette institution tous les moyens pour assurer ce rôle pionnier, depuis la fondation de la cité (IXe siècle av. J.-C.) jusqu’à l’âge d’or de l’empire maritime punique (IVe – IIIe siècles av. J.-C.). L’importance accordée aux choses de la mer continua même durant la période de déclin du second siècle ; c’est, en effet, à cette époque que fut aménagé un port militaire dont les vestiges sont encore apparents à Carthage-Salambô.

 

Les bâtiments de guerre

 

La marine carthaginoise possédait plusieurs types de vaisseaux de guerre. Cette diversité est liée à l’évolution technique constante qui marqua la vie des arsenaux. La principale mutation fut, cependant, le passage, à l’époque classique et hellénistique, du bâtiment à banc (de rameurs) unique ou monorème, au navire à bancs multiples ou polyrème. Dans la première catégorie, on trouvait l’icosore (eikosore, 20 rameurs) la triacontore (triakontore, 30 rameurs), la pentécontore (50 rameurs), les brigantins, ainsi que d’autres petites embarcations rapides comme le lembos. Dans la seconde, celle des grosses embarcations de guerre à plusieurs bancs de rameurs, figurent la trirème (trière), la quadrirème (tétrère) et la quinquérème (pentère) c’est-à-dire des bâtiments à trois, quatre et cinq rangées de rameurs.

L’État contrôlait surtout la fabrication des grandes embarcations de guerre. Les charpentiers carthaginois étaient fort réputés ; leurs vaisseaux étaient ce qui se faisait de mieux en Méditerranée. Au cours du IVe siècle av. J.-C., ils lancèrent à flot de nouveaux types de bâtiments, notamment la tétrère (quadrirème). Leur quadrirème était, avec la quinquérème (pentère) de Syracuse, l’un des deux vaisseaux de ligne les plus répandus au sein des marines de guerre de la Méditerranée à l’époque classique.

L’arsenal de Carthage fournissait régulièrement à la marine de guerre un nombre considérable de grosses embarcations. Les comptoirs d’Afrique, de Sicile, de Sardaigne, des Baléares et de la péninsule Ibérique participaient également à cet effort de guerre. Des arsenaux de Hippo-Diarrhytus (Bizerte), d’Utique, d’Aspis (Kélibia), de Hadrumetum (Sousse) et de Cercina (Kerkennah) sortaient surtout les petites embarcations. Dès le VIe siècle av. J.-C., l’État réquisitionnait aussi les navires de commerce privés pour le transport des troupes, des montures et des machines lors des conflits. Durant les guerres Puniques (IIIe et début de IIe siècles av. J.-C.) il avait pris l’habitude de mobiliser les bâtiments de guerre appartenant aux particuliers. C’est en effet Hannibal de Rhodes, réquisitionné avec sa pentère lors de la première guerre Punique, qui brisa en 250 av. J.-C. le siège de la base carthaginoise de Lilybée (actuellement Marsala ) à l’Ouest de la Sicile.

 

Les vaisseaux légers

 

                                              Modèle du navire de guerre carthaginois                                   

              (Existe encore au musée national militaire)

 

On classe dans cette catégorie les embarcations moins grandes que les trières, à l’instar de la pentécontore et de la triacontore. Leur équipage ne dépassait guère une centaine d’hommes. Ces vaisseaux ont été construits par les riverains de la Méditerranée depuis le deuxième millénaire av. J.-C. Les Phéniciens, notamment les Tyriens et les Sidoniens, les ont utilisés quand ils fondèrent leurs colonies de l’Ouest (fin du second et début du premier millénaire av. J.-C.).

Le premier témoignage littéraire sur la présence de vaisseaux de ligne de type pentécontore remonte à la bataille d’Alalia (535 av. J.-C.) au cours de laquelle les bâtiments de guerre carthaginois et étrusques se mesurèrent à la flotte phocéenne grecque. C’était l’époque où Tyr n’était plus en mesure de protéger les colonies de la Méditerranée occidentale contre la menace hellénique.

L’ancien domaine punique nous a légué un ensemble de dessins figurant ces petites unités utilisées par la flotte punique à l’époque archaïque. On peut citer à cet égard les peintures des haouanet protohistoriques de Kaf al-Blida dans les montages de la Kroumirie, ainsi que les représentations de Sejnane dans les monts Mogods. D’autres représentations de ce type de bâtiments militaires furent mises au jour dans les tombes de la nécropole de Djebel Mlezza au Cap Bon.

Ces bâtiments n’étaient pas en usage uniquement chez les Carthaginois. On les trouvait – en particulier la pentécontore – dans la plupart des flottes de la Méditerranée à l’époque archaïque et au début de la période classique, notamment celles de Tyr, Sidon, Samos, Milet, Capri et Phocée.

La pentécontore occupait, à l’instar des autres petits vaisseaux, une place de choix dans la marine de guerre carthaginoise ancienne. Cette importance déclina, sans toutefois entraîner sa disparition, aux époques classique et hellénique. La flotte du général Himilcon, qui mouilla devant le port de Syracuse en 396 av. J.-C., comptait quarante pentécontores. L’arsenal de Tunis aurait construit pour Agathocle, en 310 av. J.-C., deux triacontores. D’après Polybe, les Carthaginois firent réparer en 240 av. J.-C. le reste de leur flotte formée de trières, de pentécontores et de grandes vedettes. À en croire Appien, ils firent construire, en 147 av. J.-C., cinquante trières, des quinquérèmes et d’autres navires plus petits.

 

La pentécontore

 

C’est le vaisseau de ligne de la marine de guerre punique et sa principale force de frappe à l’époque archaïque. Grâce à lui, Carthage a réussi à rivaliser avec les puissances navales de l’époque, notamment les Étrusques et les Grecs, et à se forger une réputation dans le monde des puissances navales de la région.

Les grands voyages qui les conduisirent aux îles Cornouailles, dans la mer du Nord, et au golfe du Ghana, sur les côtes ouest de l’Afrique, furent également entrepris sur des pentécontores. D’après le manuscrit de Heidelberg « Il a paru bon aux Carthaginois qu’Hannon naviguât des Colonnes d’Héraclès et fondât des villes de Libyphéniciens. Et il navigua, emmenant 60 pentécontores, une multitude d’hommes et de femmes, au nombre d’environ 30000, des vivres et tout l’équipement nécessaire ». Hormis le nombre des rameurs (deux bancs de vingt cinq), nos renseignements sur l’architecture de ce vaisseau punique sont rares. Ils sont glanés dans les sources grecques relatives à la pentécontore du troyen Énée dont une ancienne représentation permet d’évaluer la longueur à trente huit mètres. Son équipage oscillait entre cent et cent vingt hommes. Est-il possible d’appliquer ces chiffres à la pentécontore carthaginoise? En partant de la chiourme (cinquante), qui peut se rapporter à tous les vaisseaux de ce type naviguant en Méditerranée, on peut déduire que la longueur moyenne de l’unité punique avoisinait celle du bâtiment grec.

La distance qui séparait un rameur de l’autre était en effet de trois pieds. Contrairement à l’architecture (longueur, bancs), on ne peut rien avancer de sûr concernant l’équipage ; la pentécontore d’Hannon (premier tiers du IVe siècle av. J.-C.) ne nous éclaire pas davantage. Les chiffres cités par le manuscrit de Heidelberg permettent d’aboutir à un équipage total de cinq cents individus (marins, hommes, femmes et peut-être des enfants) par navire. Il en est de même pour les pentécontores de la bataille d’Alalia (535 av. J.-C.). À en croire Hérodote, la flotte phocéenne, composée de soixante pentécontores, affronta avec succès (à la Cadmos), lors de cette passe d’armes, cent vingt pentécontores carthaginoises et étrusques. La raison de cette débâcle résidait peut-être dans la puissance des vaisseaux helléniques. Plusieurs facteurs, tels que le mode de construction, l’armement et la qualité de l’équipage, déterminaient, cependant, l’efficacité d’un bâtiment de guerre. On peut alors penser que la pentécontore punique transportait un nombre de combattants inférieur à celui des embarcations ennemies, mais on ne peut pas étendre toutes les caractéristiques des pentécontores qui participèrent à la bataille d’Alalia à l’ensemble des vaisseaux carthaginois de ce type qui sillonnaient les eaux de la Méditerranée occidentale.

 

Les autres monorèmes

 

Carthage avait, fort probablement, utilisé la triacontore (navire de guerre à trente rames et quinze bancs) dès l’époque archaïque. Le premier témoignage littéraire remonte, cependant, au IVe siècle av. J.-C. D’après Diodore de Sicile «Agathocle fit construire, après la défaite carthaginoise (310 av. J.-C.) deux barques à trente rames, et en fit parvenir une à Syracuse » ; leur fabrication fut confiée aux chantiers de Tunis.

L’icosore (eikosore) à vingt rameurs (10 bancs) était répandu en Méditerranée dès la fin du deuxième millénaire av. J.-C. et continua à être utilisé jusqu’à l’époque impériale romaine. Les sources littéraires anciennes relatives à la marine carthaginoise ne le mentionnent pas d’une façon explicite. Elles utilisent, pour qualifier les petites embarcations, des termes génériques comme « petite », « légère » ou « vedette ». Nous croyons, toutefois, que le navire à banc unique (plus de huit rames) peint sur les parois de la Grotta Regina en Sicile, est à classer parmi les icosores puniques.

Carthage possédait d’autres petits navires de guerre comme le myoparo et le lembos. Ce sont des petits pirates dont les sources indiquent aussi l’usage sur les côtes dalmatiennes et en Cyrénaïque.

 

Les grands bâtiments

 

Les expéditions navales de 409 et 406 av. J.-C. pour lesquelles ont été équipées deux grandes flottes fortes respectivement de soixante et de cent vingt vaisseaux (15000 et 30000 hommes) lui permirent de détruire les villes d’Himère et de Gela qui symbolisaient la cuisante défaite de 480 av. J.-C. Elle annexa également, au cours de cette campagne, les deux métropoles grecques de Sicile, Selinonte et Agrigente. Le traité conclu avec Denys le Grand (450 av. J.-C.) consolida sa domination sur toute la partie occidentale de l’île et lui assura la liberté de navigation dans les eaux des mers Tyrrhénienne et Ionienne.

Lors de la bataille d’Himère, les trirèmes helléniques surclassèrent les navires légers de Carthage. Pour contrebalancer cette suprématie, ses stratèges comprirent qu’ils devaient posséder des bâtiments plus puissants que ceux de Syracuse. Tout en maintenant leur vieille trière, qui garda sa place de choix, ils mirent à flot un nouveau vaisseau : la quadrirème (tétrère). La renaissance de la flotte de guerre punique, ainsi que ses récents succès, étaient en partie liés à cette nouvelle unité.

Les sources littéraires indiquent que Denys le Grand avait réussi à détruire la base navale phénico-punique de Motyé en 398 av. J.-C. Avant d’entreprendre ce raid, il fit construire un nouveau vaisseau à cinq bancs de rameurs appelé pentrérème (pentère). Son apparition traduit la volonté des Grecs de Sicile de mettre à flot une embarcation supérieure à la puissante quadrirème africaine.

On peut dire, en guise de conclusion, que les deux grandes bases navales occidentales, Carthage et Syracuse, firent développer deux importants vaisseaux : la tétrarème et la quinquérème, participant ainsi à l’évolution remarquable de la construction navale en Méditerranée vers la fin du Ve et au début du IVe siècles. Ils furent adoptés par d’autres marines de la région et leur utilisation s’est poursuivie jusqu’à la fin de l’époque hellénistique. Au milieu du IVe siècle, ces bâtiments devinrent la principale force de frappe des flottes de la Méditerranée occidentale et surclassèrent, petit à petit, la trirème qui fit les beaux jours de l’époque classique.

En 322 av. J.-C., les tétrarèmes (tétrères) et les quinquérèmes (pentères) des Macédoniens, fournies par les cités phéniciennes, infligèrent, à Amargos au large des îles Cyclades, une cuisante défaite aux trirèmes athéniennes.

 

La trirème

 

La trirème (ou trière), principal vaisseau de ligne de la flotte de Carthage à l’époque classique, resta en service jusqu’à la chute définitive de la cité en 146 av. J.-C.

D’après Appien, elle comptait, durant la dernière passe d’armes qui l’opposa aux Romains en 147 av. J.-C., cinquante trirèmes et quinquérèmes ainsi qu’un certain nombre de petites embarcations. Lors des événements de 409, les Puniques, désireux de montrer aux Syracusains leurs intentions pacifiques, n’armèrent, selon Diodore de Sicile, qu’un petit nombre de trirèmes. À la veille de la première guerre romano-carthaginoise, ce vaisseau déclina et cèda devant la tétrère et la pentère. Le récit de Polybe, relatif aux troubles de 240 av. J.-C., atteste, cependant, qu’ils continuèrent à recourir massivement à la trirème durant les périodes de crise, probablement à cause de sa légèreté et de la rapidité de sa construction.

La trirème (trière) classique était manœuvrée par cent soixante-dix rameurs répartis sur trois bancs superposés : soixante deux au rang supérieur, cinquante quatre pour chacun des autres. Une trentaine d’hommes formaient ordinairement, outre la chiourme, l’équipage. La trière phénicienne qui participa aux guerres Médiques (qui opposèrent les Perses aux Grecs au Ve siècle av. J.-C.) était montée par deux cents soldats. La trière classique et hellénistique était en outre utilisée pour le transport des chevaux et des machines de guerre. Ces missions entraînaient souvent l’introduction de modifications touchant aussi bien la structure que l’équipage du navire. On supprimait ainsi fréquemment un banc de rameurs (généralement celui du haut) ; parfois, on diminuait le nombre des combattants.

Nos renseignements sur l’équipage de la trirème carthaginoise sont également rares. À en croire Diodore de Sicile, Leptine, lieutenant de Denys le Grand, fit couler en 396 av. J.-C. un détachement de la flotte punique, fort de cinquante embarcations, transportant cinq mille hommes et deux cents chars. Il ajoute, plus loin, que les Siciliens perdirent plus de cent bâtiments et plus de vingt mille hommes dans les affrontements qui opposèrent Leptine à Magon, le navarque d’Abdmalqart, lors de la bataille de Catane.

D’après les indications de Diodore, nous nous trouvons face à une trière syracusaine avec deux cents hommes d’équipage, soit le chiffre traditionnel de la trière grecque, alors que l’équipage de la trière carthaginoise s’élève à cent hommes. Est-ce que ce chiffre correspondait réellement à l’équipage de la trière carthaginoise à cette époque ? Loin s’en faut car, comme le souligne l’auteur, les trières carthaginoises « portaient deux cents chars », soit quatre chars par unité. Autrement dit, les Carthaginois ont été amenés à introduire des modifications sur leurs trières pour permettre le transport des engins militaires. Une telle tâche les aurait obligés à réduire l’équipage, et certainement la chiourme, ce qui a d’ailleurs représenté un handicap pendant l’affrontement.

Les Carthaginois ont commis la même erreur en 241 av. J.-C., lorsqu’ils se sont présentés à la bataille navale des îles Ægates, en Sicile, avec des vaisseaux chargés. Polybe l’a bien souligné en disant que « les Romains ont modifié la construction de leurs navires, ils avaient laissé à terre tout leur chargement hormis les munitions de combat. Chez les Carthaginois, les conditions étaient inverses : les navires chargés, avaient une position difficile pour combattre. Aussi, au premier engagement, inférieurs sur beaucoup de points, furent-ils vite battus ». Et c’est à Polybe, en fait, que nous devons le renseignement direct sur l’équipage de la trière carthaginoise de l’âge hellénistique. En effet, lors du siège de la base navale de Lilybée par les troupes romaines en 250 av. J.-C., « les gens de Carthage, écrit-il, chargèrent de soldats cinquante navires et après avoir fait les recommandations nécessaires à celui qui fut mis à leur tête, Hannibal, fils d’Hamilcar, triérarque et premier ami d’Adherbal, ils le firent partir d’urgence, en lui prescrivant d’agir sans retard et de saisir l’occasion d’un coup d’audace pour secourir les assiégés. Ayant appareillé avec dix mille soldats et relâché aux îles Egusses, situées entre Lilybée et Carthage… ». Il ressort donc de ce passage que chaque vaisseau disposait de deux cents hommes, soit l’équipage de la trière traditionnellement connu.

Les dimensions exactes d’une trière carthaginoise nous échappent. On considère le plus souvent que la trière athénienne classique mesurait 35 m de longueur, 4,90 m de large et 2,4 m de hauteur sur l’eau. En retenant ces chiffres, les loges du port punique de Carthage (datant de l’époque hellénistique), avec une moyenne de 40 m de longueur sur 6 m de large, étaient en mesure de caréner la trière.

 

La quinquérème (pentère) et la quadrirème (tétrère)

 

Ces deux vaisseaux de guerre sont attestés à une époque relativement tardive de l’histoire de Carthage. D’après Polybe, une pentère punique avait servi au premier programme naval mis sur pied par Rome en 263 av. J.-C., et c’est encore une tétrère carthaginoise arraisonnée et de nouveau armée qui a permis la capture de la quinquérème d’Hannibal de Rhodes qui a défié le blocus du port de Lilybée. Six ans auparavant, Carthage a équipé une grande flotte, forte de trois cent cinquante quinquérèmes, pour affronter ses ennemis héréditaires au large d’Ecnome, en Sicile.

Lors de la première guerre Punique, Rome lança un programme naval ambitieux qui lui avait permis de remporter la bataille des îles Ægates (241 av. J.-C.) et de conclure le conflit à son profit. Il était fondé sur la construction de bâtiments ayant la quinquérème de Hannibal de Rhodes comme modèle. Avant son départ pour l’Italie en 218 av. J.-C., Hannibal Barca laissa à son frère Asdrubal, alors gouverneur de l’Espagne, une flotte formée de cinquante quinquérèmes, deux tetrères et cinq trières. En 147 av. J.-C., la quinquérème fut utilisée pour desserrer le blocus naval romain de Carthage.

La quinquérème armée lors de la première guerre contre Rome transportait trois cents rameurs et cent vingt soldats ; la chiourme de la quinquérème variait entre deux cent vingt et deux cent trente cinq.

Contrairement à la traction de la trirème (trois bancs où chaque homme maniait une rame), celle des quinquérèmes et des quadrirèmes semble relativement compliquée. Certains pensent que la quinquérème avait trois niveaux ; en ajoutant un homme par aviron aux bancs supérieur et moyen, on obtenait un total de cinq rameurs par aviron. D’autres estiment qu’elle était un vaisseau à banc unique (cinq hommes par rame). L’iconographie atteste, cependant, que les quinquérèmes et les tétrarèmes carthaginoises étaient des vaisseaux à bancs multiples.

 

Les bases navales

 

Outre le cothon de Carthage, la flotte punique avait plusieurs lieux d’attache destinés à faciliter ses mouvements. Ces bases étaient disséminées sur les côtes d’Afrique (notamment en Tunisie), du Sud et du Sud-Ouest espagnols, et des grandes îles de la Méditerranée occidentale. L’activité du port de Carthage remonte au VIe siècle av. J.-C., c’est-à-dire l’époque où les sources littéraires situent l’intensification des opérations de ses escadres. D’après Diodore de Sicile, l’incendie de ce havre en 386 av. J.-C. aurait encouragé Denys le Grand à entamer les hostilités qui marquèrent le début du IVe siècle.

La première description précise du cothon de la métropole punique remonte au milieu du IIe siècle av. J.-C.; elle est l’œuvre de l’historien alexandrin Appien qui signala que « les ports de Carthage étaient disposés de telle sorte que les navires passaient de l’un dans l’autre ; de la mer, on pénétrait par une entrée, large de soixante-dix pieds (vingt et un mètres environ), qui se fermait avec des chaînes de fer. Le premier port, réservé aux marchands, était pourvu d’amarres nombreuses et variées. Au milieu du port intérieur était une île. L’île et le port étaient bordés de grands quais. Tout au long de ces quais, il y avait des loges, faites pour contenir 220 vaisseaux et au-dessus des loges, des magasins pour les agrès. En avant de chaque loge, s’élevaient deux colonnes ioniques qui donnaient à la circonférence du port et de l’île l’aspect d’un portique. Sur l’île, on avait construit pour l’amiral un pavillon, d’où il exerçait sa surveillance. L’île était située en face de l’entrée et elle s’élèvait fortement : ainsi, l’amiral voyait ce qui se passait en mer, tandis que ceux qui venaient du large ne pouvaient pas distinguer nettement l’intérieur du port. Même pour les marchands qui entraient sur leurs vaisseaux les arsenaux restaient invisibles. Ils étaient, en effet, entourés d’un double mur et de portes qui permettaient aux marchands de passer du premier port dans la ville, sans qu’ils eussent à traverser les arsenaux ».

Les fouilles entreprises ont permis de découvrir les vestiges de ces ports, aménagés au IIe siècle av. J.-C. dans un site parfaitement protégé des vents du Nord-Est et du Nord-Ouest par les collines de Sidi Bou Saïd-Byrsa.

La darse circulaire, percée de remises capables d’abriter de grands vaisseaux, correspond au port militaire. Le port marchand est constitué, quant à lui, d’un bassin oblong .On a également mis au jour un canal (de 400 m de long, 15 à 20 m de large et 2 m de profondeur) qui reliait la baie du Kram au quartier des ports puniques, édifié au IVe siècle av. J.-C.

D’autres ports furent aménagés en Tunisie, à Hippo-Diarrhytus (Bizerte), Utica (utique), Thunez (Tunis), Aspis (Kélibia), Neapolis (Nabeul), Hadrumetum (Sousse), Ruspina (Monastir), Thapsus (Békalta), Gummi (Mahdia), Acholla (Botria), Thanae (Tina),Tacapae (Gabès), Cercina (Kerkennah) et Meninx (Djerba). Cette chaîne était renforcée par les bases de Hippo-Regius (Annaba) et de Leptis Magna (Lebda) en Afrique, Gades (Cadix) et Carthagène en Espagne, Ibiza aux Baléares, Motyé et Lilybée en Sicile, Nora en Sardaigne. Ces grandes places, reliées entre elles par des escales de moindre importance, contribuèrent en grande partie à la suprématie maritime de Carthage.

 

 

 

 

 

 

Commandement et armement

 

L’institution navale était sous les ordres du haut commandant des armées, soumis, à son tour, au Conseil des Anciens et à l’Assemblée du peuple. Le quartier général des forces navales se trouvait, probablement depuis le second siècle av. J.-C., dans l’île de l’Amirauté aménagée à l’intérieur du cothon. L’État supervisait la construction navale et équipait les flottes en soldats, en matériel et en provisions. Les riches particuliers participaient également à l’effort de guerre, notamment durant les guerres Puniques qui épuisèrent le trésor public.

Le roi, ordinairement élu, assurait la direction des flottes dans les eaux tyrrhéniennes et ioniennes. Malchus puis les Magonides et leurs partisans assumèrent cette charge de la fin du VIe siècle av. J.-C. jusqu’à l’année 383 av. J.-C., au cours de laquelle fut conclu le traité avec Denys le Grand. Depuis cette date, le commandement des opérations navales devint une prérogative du conseil des Anciens (Sénat), par l’intermédiaire du conseil des Cent appelé aussi tribunal des Cent. Ce dernier condamna à mort le général Asdrubal, opérant sous le commandement de l’amiral Amilcar, après sa défaite devant le grec Timoléon, en 340 av. J.-C. Un autre officier, Hannibal, avait subi le même sort suite à sa débâcle à la bataille de Myles (260 av. J.-C.) ainsi que ses négligences au large de la Sardaigne.

Le premier conflit romano-carthaginois ainsi que la guerre des Mercenaires (241-238 av. J.-C.) marquèrent l’ascension du Conseil du peuple. La nomination, à nouveau, du général Amilcar Barca à la tête des forces armées puniques, en 239 av. J.-C., après son éviction deux années auparavant, démontre le rôle dirigeant que jouait désormais cette institution politique et sa prééminence sur les affaires de l’État. Sa mainmise sur l’institution militaire est également illustrée par la désignation, en 229 av. J.-C., d’Asdrubal, gendre d’Amilcar Barca, à la tête des armées carthaginoises stationnées dans la province ibérique.

Le commandant de la flotte s’appelait stratègos, c’est-à-dire général. Il avait la main haute sur les armées terrestres et navales sous les Magonides et les Barcides. Ce titre fut par la suite porté par plusieurs hauts officiers. En 340 av. J.-C., les deux stratègos, Asdrubal et Amilcar, attaquèrent Syracuse à la tête de deux cents bâtiments de guerre, ainsi qu’un nombre considérable de vaisseaux de charge, transportant, outre les chars, soixante mille fantassins et dix mille cavaliers. En 308 av. J.-C., Adherbal fut chargé, à la tête d’un détachement de la flotte, de libérer les villes côtières africaines du joug grec. Hannon et Himilcon, qui commandaient deux armées de terre appelées à nettoyer les régions intérieures, portaient tous les deux le même titre. Lors de la bataille d’Ecnome (256 av. J.-C.) deux stratègos veillaient aux destinées des combattants puniques, Hannon pour les forces terrestres et Amilcar pour la flotte. Ce dernier fut appelé par la suite à rejoindre les terres africaines pour assurer, aux côtés de deux autres généraux, Hannibal, fils de Hannon, et Bostar, la direction des armées carthaginoises en lutte contre le romain Regulus qui avait réussi à débarquer sur les rives du Cap Bon.

Le stratégos était secondé par plusieurs officiers, notamment le navarque qui s’occupait exclusivement des affaires maritimes. D’après Diodore de Sicile, le général Himilcon chargera, en 397 av. J.-C., le navarque Magon de détruire, à la tête de dix trirèmes, l’escadre grecque mouillant dans le port de Syracuse. La mission fut entièrement accomplie. Les sources relatives aux guerres Puniques mentionnent fréquemment ce grade. À en croire Polybe, le stratègos Adherbal confia en 248-246 av. J.-C. au navarque Carthalo le commandement d’une flotte de cent embarcations. Une escadre de quarante vaisseaux, commandée par le navarque Amilcar, se trouvait, en 147 av. J.-C., dans la province d’Espagne gouvernée par le général Asdrubal. Selon Appien, l’escadrille carthaginoise de 147 av. J.-C. opérait sous les ordres d’un officier portant le même titre.

Le triarque est un officier opérant sous les ordres du navarque; il est souvent mentionné par les sources relatives à la première guerre Punique. Le navarque Hannibal était secondé, lors de la Campagne de Sardaigne, par un groupe de triarques. D’après Polybe, le général Adherbal chargea un officier portant le même titre de secourir, à la tête d’une escadre de cinquante vaisseaux, les habitants de Lilybée assiégés par la flotte romaine.

Le Kybernètes est le pilote chargé du gouvernail du vaisseau. Le proreus veillait aux destinées de sa proue, de la carène et des gréements. Ces officiers sont mentionnés par Polybe au sujet de la passe d’armes de Drepante (249 av. J.-C.) qui avait permis à Carthage de recouvrer momentanément sa suprématie navale, huit ans avant la fin de la première guerre Punique.

La flotte qui arriva à bout de la résistance du consul Pulcher, en 249 av. J.-C., à Drepanum (Sicile), était commandée par le stratégos Adherbal. Il avait sous ses ordres un navarque (Carthalo), un triarque (Hannibal, fils d’Amilcar), un Kipernètes et un proreus. Les sources littéraires n’évoquent guère les autres officiers subalternes qu’on rencontre ordinairement à bord des trirèmes grecques et romaines, le Keleustès, les Toikharkoi et le kriéraules. Le premier commandait la chiourme, le second un côté du vaisseau (un à bâbord et l’autre à tribord), le troisième règle la cadence de navigation. Le silence des sources ne signifie pas, cependant, l’absence de ces mariniers qui assuraient les manœuvres et la bonne marche des embarcations qui comptaient, certainement, à l’instar de celles des autres flottes de la Méditerranée occidentale, sept officiers.

Mais un navire antique c’était avant tout des soldats (fantassins, archers et lanceurs de projectiles), des matelots (manieurs de cordages, de voiles et d’ancres, cuisiniers…) et une abondante chiourme. Les techniques de guerre sont, comme sur terre, l’abordage et l’éperonnage où les Carthaginois avaient excellé. L’éperon de bois, principale arme de la galère punique, était fixé à la proue et recouvert d’une gaine métallique. Il portait également à son extrémité plusieurs pointes recourbées. À l’aide de l’éperon, on perçait les flancs et la poupe du vaisseau ennemi, on cassait ses rangées de rames afin de freiner son mouvement et le couler. Quelques bâtiments étaient équipés d’un pro-éperon, c’est-à-dire un second éperon fixé au-dessus du principal.

Les Carthaginois équipaient leurs embarcations de grosses machines de lancement destinées à tuer les soldats ennemis, mais aussi à endommager les charpentes en bois de leurs navires. Les archers et les lanceurs d’étoupes incendiaires, postés sur les ponts ou les vigies des mâts, jouaient également un rôle décisif durant les affrontements.

 

 

 

Grandeur et déclin de la marine carthaginoise

 

On peut diviser l’histoire navale punique en trois grandes étapes. La première étape (VIe – IVe siècles) correspond aux premières tentatives destinées à édifier un empire maritime. Durant la seconde étape, la Méditerranée occidentale devint un véritable lac carthaginois. Les traités de 383 et 368 av. J.-C., par lesquels Denys le Grand avait reconnu la mainmise de la métropole africaine sur les eaux de la Sicile et de la mer Tyrrhénienne, inaugurent cette période faste qui s’étendra jusqu’à la première guerre Punique (264 av. J.-C.). Avec ce conflit commença une longue période de déclin, couronnée par la chute de la cité en 146 av. J.-C.

 

L’édification de l’empire

 

Des évènements marquants, ainsi que la conjoncture méditerranéenne, poussèrent la colonie tyrienne de Carthage au premier plan de la scène navale. Parmi ces facteurs, on peut citer les premières vagues de migration grecque vers le bassin occidental de la Méditerranée et les côtes de la Cyrénaïque (Syrta Magna), aux VIIIe – VIIe siècles av. J.-C., qui menacèrent sérieusement les établissements phéniciens de la région, notamment ceux de la Sicile. La mainmise des Assyriens sur les cités de la côte syro-phénicienne, puis la chute de Tyr entre les mains des Babyloniens (VIe siècle av. J.-C.) aggrava davantage cette situation en privant ces colonies de la protection de la cité-mère.

À en croire Hérodote, « les Phocéens furent les premiers Grecs à pratiquer la navigation lointaine, et ce sont eux qui firent connaître l’Adriatique, la Tyrrhénie, l’I

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