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L’armée carthaginoise

 

 

 Le commandant Carthaginois Amilcar

 

 

 Fondée à la fin du IXe siècle av. J.-C. dans un but principalement commercial, Carthage évita toute confrontation avec les autochtones de l’Afrique du Nord. Ainsi, les premières opérations militaires menées par la nouvelle colonie tyrienne, dès le VIe siècle av. J.-C. l’opposèrent plutôt aux Grecs. Elles étaient destinées à consolider les comptoirs commerciaux phéniciens disséminés sur les rives de la Méditerranée occidentale. Parmi ces passes d’armes, on peut citer la bataille navale qu’elle livra, avec ses alliés Étrusques, aux Phocéens à Alalia (actuelle Aléria, en Corse) en 540 av. J.-C. Peu de temps après, Carthage s’est dressée contre le spartiate Doreius, en Afrique et en Sicile, pour l’empêcher de fonder des colonies.

Les expéditions les plus marquantes sont, cependant, celles que mena Malchus en Libye et en Sardaigne au milieu du VIe siècle av. J.-C. Nous savons peu de choses sur les péripéties de ces campagnes et l’identité des belligérants. L’historien romain Justin indique, cependant, d’une façon incidente, que les troupes puniques de l’époque étaient composées exclusivement de citoyens. Ceci est confirmé par l’exil imposé par l’État carthaginois à Malchus et à ce qui restait de son armée après leur défaite en Sardaigne.

Nous sommes relativement mieux informés sur cette armée à partir du Ve siècle av J.-C. L’historien grec Hérodote nous laissa des renseignements précieux sur les éléments qui la composaient lors de la bataille décisive de Himère, en Sicile, qui opposa Amilcar à Gélon en 480 av. J.-C.

La Bibliothèque de Diodore de Sicile renferme beaucoup de données sur les techniques de guerre, les armes et les machines que les troupes puniques utilisèrent lors des affrontements qui les opposèrent aux Grecs en Sicile à la fin du Ve et tout au long du IVe siècles. À partir de cette époque, et jusqu’à la chute de Carthage en 146 av. J.-C. notre documentation devient relativement abondante.

 

RECRUTEMENT ET STRUCTURES ETHNIQUES

 

L’armée punique était composée d’une véritable mosaïque d’ethnies où se côtoyaient les citoyens, les sujets libyens de Carthage, les troupes fournies par les peuples alliés et les mercenaires accourus de tous les horizons. Recruté au début exclusivement parmi les citoyens, le gros de cette armée était formé depuis le Ve siècle av. J.-C. par les sujets libyens que vinrent renforcer, deux siècles plus tard, les auxiliaires numides. Les Ibères commencèrent à être enrôlés après la réussite des campagnes menées par Amilcar Barca au Sud de l’Espagne. Cette politique fut poursuivie par ses successeurs.

Les citoyens

 

Jusqu’à la fin du VIe siècle, la défense du pays était une affaire de citoyens. Ces derniers constituaient tous les contingents que Malchus promena pendant dix ans (545 - 535 av. J.-C.) sur les champs de bataille d’Afrique, de Sicile et de Sardaigne. Mais la politique expansionniste qu’elle mena en Méditerranée et le souci de préserver le corps civique, obligèrent Carthage à avoir recours, de plus en plus, à une véritable légion étrangère. Nonobstant le recul de leurs effectifs, les citoyens étaient encore signalés lors des conflits qui les opposèrent aux Grecs sur le sol de la Sicile à la fin du Ve et au début du IVe siècles av. J.-C.

Au cours de la bataille de Crimisos en Sicile (339 av. J.-C.) deux mille cinq cents jeunes de l’aristocratie carthaginoise, appartenant à un corps d’élite appelé « le bataillon sacré », furent tués. Ce massacre poussa l’État carthaginois à interdire à ses citoyens de participer aux expéditions outre-mer. Leur collaboration aux campagnes siciliennes de 311 av. J.-C. semble avoir été vraiment exceptionnelle. La métropole punique continua, cependant, à compter sur ses propres enfants pour la défense de son domaine propre. En 310 av. J.-C., Agathocle, tyran de Syracuse, attaqua le Cap Bon et dirigea ses troupes vers Carthage ; quarante cinq mille fantassins furent alors levés dans la ville même pour assurer avec succès sa défense. Pendant la première guerre Punique, ces citoyens-soldats étaient également mentionnés au sein des contingents qui s’opposèrent au romain Regulus en 256 av. J.-C. Leur recrutement s’est poursuivi lors du second conflit romano-carthaginois. Ils participèrent activement à la bataille des Grandes Plaines (203 av. J.-C.), ainsi qu’à celle de Zama (202 av. J.-C.), où Hannibal les plaça en seconde ligne avec les sujets africains. En 150 av. J.-C., quatre cents cavaliers puniques faisaient partie de l’armée à la tête de laquelle Asdrubal affronta Massinissa.

 

Les sujets de Carthage

 

Carthage levait, dès la première moitié du Ve siècle, des soldats parmi ses sujets vivant sur les territoires conquis en Sardaigne et en Espagne. Le principal réservoir fut, cependant, la Libye où elle constitua un grand domaine territorial après la débâcle d’Himère (480 av. J.-C.). Elle imposa à ses habitants des charges en nature, en contrepartie de l’exploitation de leurs propres terres devenues propriété de l’État punique, ainsi que le service militaire obligatoire moyennant une solde dérisoire. Ils étaient, depuis, présents dans toutes les guerres menées en Sicile et participèrent à toutes les campagnes conduites par les Barcides en Espagne. On les retrouvera quelques années plus tard sous le commandement d’Hannibal en Italie. Quelques indications chiffrées traduisent l’accroissement progressif de leur nombre. En 331 av. J.-C., ils ne composaient que le quart du total des forces armées ; cette proportion doubla au milieu du siècle suivant. Ces autochtones représentaient, en effet, la moitié des soldats des colonnes contraintes de quitter la Sicile à la fin de la première guerre Punique. Sur les vingt mille fantassins conduits par Hannibal en Italie, il y avait douze mille Libyens. L’État carthaginois continua jusqu’à sa chute à puiser largement dans ce vivier intarissable ; en 202 av. J.-C. il y leva un grand nombre de combattants pour affronter le général romain Scipion à Zama. À partir de 150 av. J.-C., les armées puniques étaient exclusivement composées de citoyens et de sujets libyques. Ces derniers formaient toutes les troupes massacrées par Massinissa près d’Orascopa et par Scipion Émilien aux environs de Nephéris.

 

Les troupes alliées

 

Ces unités étaient fournies par les peuples indigènes alliés de Sicile et de la Berbérie. Les Africains renforcèrent pour la première fois l’armée carthaginoise en 406 av. J.-C., quand Hannibal et Himilcon sollicitèrent le soutien des Maures, des Numides et des tribus de la région de Kirinia (Cyrénaïque) afin d’affronter avec succès les Grecs en Sicile. La contribution des Numides aux armées carthaginoises basées en Sicile s’est poursuivie durant les premières années du IVe siècle av. J.-C. et pendant la première guerre Punique.

Cependant, en raison de l’instabilité du système des alliances, Carthage ne pouvait pas compter systématiquement sur les auxiliaires africains comme le prouve, par exemple, l’attitude du prince Naravas au cours de la guerre des Mercenaires. Alors qu’il était engagé avec les rebelles au début du conflit, celui-ci changea de camp par la suite pour se mettre sous les ordres d’Amilcar Barca. Cette instabilité avait joué un rôle non négligeable dans le sort des luttes entre Carthage et Rome. Lors de la seconde guerre Punique, Massinissa, qui combattit en Espagne à côté des Barcides, passa, dès 217 av. J.-C., dans le camp ennemi. En devenant l’allié de Rome, le prince numide contribua largement à l’épuisement de Carthage, accélérant ainsi sa chute.

 

 

 

Les mercenaires

 

Les mercenaires étaient des soldats de métier combattant, contre rétribution, pour le compte d’un État, d’une cité ou d’un pays. Ils étaient licenciés à la fin des opérations pour lesquelles ils ont été recrutés. À l’instar de beaucoup de peuples anciens (Assyriens, Phéniciens, Égyptiens, Grecs), les Puniques avaient souvent recours aux professionnels de la guerre pour affronter leurs ennemis. Leur existence est signalée dès le règne de Magon, fondateur de l’empire carthaginois (milieu du VIe siècle av. J.-C.). La mobilisation des reîtres devint une constante à partir de 480 av. J.-C., année où ils furent massivement associés à la bataille d’Himère.

Le recrutement se faisait soit directement, sur place, dans les pays où Carthage était en guerre, soit par l’intermédiaire de commissaires qui se rendaient chez les peuples étrangers pour chercher des soldats. Un traité d’alliance avec le peuple ligure permettait aux Puniques de lever des combattants dont l’engagement était à la charge des notables locaux. Ce mode de recrutement semble avoir été suivi avec d’autres nations, mais ces mercenaires étaient souvent issus de pays méditerranéens.

Les peuples réputés pour leur savoir-faire militaire, à l’instar des Grecs (signalés à Himère en 480 av. J.-C.), avaient la préférence de Carthage. Les Gaulois et les Italiens étaient appréciés pour leur robustesse et leur caractère belliqueux.

Des combattants originaires de la Gaule et des îles Baléares étaient utilisés dès la fin du Ve siècles av. J.-C. Ils continuèrent à renforcer les armées carthaginoises jusqu’à la seconde guerre Punique. D’autres mercenaires étaient recrutés en Campanie, dans le Sud de l’Italie, dès la fin du IVe siècle av. J.-C. L’aide des unités ligures n’a été sollicitée que peu de temps avant les guerres romano-carthaginoises du IIIe siècle av. J.-C.

La durée du contrat était ordinairement liée à celle d’un conflit. L’État carthaginois s’engageait à payer les soldes, le prix des chevaux et des armes, ainsi que la nourriture des reîtres. La mobilisation des mercenaires a été imposée par la fréquence, à partir du Ve siècle av. J.-C., des guerres exigeant un énorme potentiel humain que les citoyens et les sujets n’étaient guère en mesure d’assurer seuls. Cette solution posait un certain nombre de problèmes tels que l’indiscipline et la disparité culturelle, qui exigeait le recours à des interprètes. Mais ces soldats présentaient au moins l’avantage de préserver la vie des citoyens. Ils jouèrent, du reste, un rôle très efficace dans les guerres de Sicile et durant les deux premiers conflits avec Rome.

 

L’ORGANISATION DES ARMÉES

 

Les effectifs

 

La bataille d’Himère (480 av. J.-C.) nous a fourni les plus anciennes données chiffrées sur le nombre de soldats mobilisés lors d’un conflit. Notre documentation devient plus importante au cours des siècles ultérieurs. Il faut toutefois se garder de croire les auteurs anciens qui, pour raison de propagande anti-punique, ont souvent amplifié les effectifs des armées carthaginoises. En procédant ainsi, les historiens grecs et latins cherchaient à mettre en valeur le courage et la discipline de leurs compatriotes face à une armée carthaginoise dont le seul mérite résidait dans le nombre de ses soldats. C’est ainsi que lorsqu’on a la possibilité de comparer des chiffres donnés par deux auteurs différents, on se rend compte de l’écart qui existe entre les deux. D’après le chroniqueur grec Timée, les Puniques mobilisèrent lors du conflit de 409 av. J.-C. (en Sicile) cent vingt mille hommes ; son compatriote Ephore avança le chiffre de deux cent mille fantassins et quatre mille cavaliers. La même tendance à l’exagération se retrouve dans les récits relatifs aux guerres Puniques.

 

Corps et opérations

 

Les armées carthaginoises primitives semblent avoir conservé beaucoup de traits phéniciens, comme l’usage des chars à faux tirés par deux ou quatre chevaux. Ces attelages attestés lors des expéditions siciliennes des Ve et IVe siècles av. J.-C. furent abandonnés à l’époque des guerres Puniques. Les conflits qui les opposèrent aux cités helléniques de la Grande île obligèrent, cependant, les Puniques à s’adapter aux conditions locales et à emprunter à leurs ennemis leur porcéotique et leurs armes. À la bataille de Crimisos en Sicile (339 av. J.-C.), ils leur opposèrent des escadrons de fantassins bardés d’armes analogues aux formations d’hoplites grecs.

Ces formations d’hoplites étaient organisées selon le modèle de la phalange, une tactique qui apparaît d’abord chez les Assyriens, avant d’être adoptée par les Grecs, puis perfectionnée et diffusée en Méditerranée par Alexandre. Dans ce mode de combat, les soldats, protégés par les cuirasses et les boucliers, étaient alignés coude contre coude pour former une sorte de « muraille de fer ». Pour faire face aux troupes de Regulus qui attaquèrent Carthage en 256 av. J.-C., les Puniques firent appel au Grec Xanthippe et lui confièrent la réforme de leur armée. Ce dernier y généralisa l’usage de la phalange ou « bataillon macédonien ».

Depuis les guerres Puniques, l’armée carthaginoise adoptait un dispositif de combat comprenant un centre et deux positions latérales. L’aile droite et l’aile gauche étaient réservées à l’infanterie légère et à la cavalerie. L’infanterie lourde était la pièce maîtresse du centre ; elle était souvent formée de soldats-citoyens et de mercenaires grecs et italiens. Carthage entretenait en outre d’autres troupes d’infanterie légère composées, essentiellement, de Libyens, célèbres pour leur grande mobilité sur le champ de bataille et pour leur adaptation aux schémas tactiques répandus chez les autochtones d’Afrique, d’Espagne et de Sardaigne.

Les fantassins libyens étaient ordinairement armés d’un petit bouclier rond (cætera), d’une lance et d’un poignard court. Ces troupes d’infanterie légère et rapide étaient fort appréciées et devinrent une pièce maîtresse de l’armée punique, dès le début du Ve siècle av. J.-C. Sous les Barcides, elles constituaient une bonne partie des forces armées opérant en Espagne. Cette importance s’est accrue au temps d’Hannibal qui avait sous son commandement huit mille fantassins légers et douze mille fantassins lourds.

Les Carthaginois entretenaient quelques rares escadrons de cavaliers dès le Ve siècle. Le rôle de la cavalerie s’est, cependant, fortement consolidé au IIIe siècle, lors des expéditions conduites par les Barcides. Elle contribua, également, après l’augmentation de ses effectifs, efficacement aux victoires d’Hannibal en Italie, durant la seconde guerre Punique. Ces troupes étaient recrutées parmi les autochtones d’Afrique, les Gaulois et les Ibères. Contrairement aux deux derniers, le cavalier numide n’abandonnait pas sa monture lors des affrontements. Il compensait la vulnérabilité de son équipement, fort léger, par la mobilité de son cheval et sa rapidité. Depuis l’époque de Xanthippe, la cavalerie formait une bonne partie des deux ailes lors des affrontements et avait pour mission l’encerclement de l’ennemi. Le même ordre de bataille fut adopté par Hannibal dans la plaine de Trébie et à Cannes.

 

Le commandement de l’armée carthaginoise                                         

 

Nous disposons de très peu d’informations relatives au sujet avant le IVe siècle av. J.-C. Depuis les guerres Puniques, l’armée carthaginoise comptait un commandant en chef ou Stratégos (c’est-à-dire général) ayant sous ses ordres des officiers supérieurs et des sous-officiers. Le général était un noble carthaginois désigné par l’Assemblée du peuple sur la base de critères qui tenaient compte de son mérite militaire, sans négliger, toutefois, sa richesse. La nomination à ce poste du spartiate Xanthippe semble avoir été vraiment une mesure exceptionnelle liée à la campagne de Regulus.

Le général gardait habituellement sa fonction jusqu’à la fin du conflit pour lequel il avait été élu, à l’exception des cas de désistement ou de limogeage. Il conduisait les opérations de manière tout à fait autonome, mais il était tenu pour responsable, par l’Assemblée, de l’issue des batailles. L’État carthaginois exerça en effet à l’égard des commandants en chef un contrôle politique très sévère à travers le conseil des Cent, une sorte de tribunal devant lequel les généraux devaient rendre compte de leurs actions après les conflits. Défaits, certains étaient mis à mort, d’autres révoqués.

Le commandant suprême était secondé par un groupe d’officiers supérieurs, formant le conseil de guerre, également choisis parmi l’aristocratie carthaginoise. Leurs tâches devinrent précises au temps d’Hannibal ; on leur confiait la direction des différentes unités militaires, notamment les ailes. Le général déléguait parfois à un grand officier le commandement d’une unité spéciale. Hannibal confia la direction de toute sa cavalerie à l’amiral Mahrabal, avec le titre de praefectus equitum. Son gendre Asdrubal avait bénéficié du même honneur en Espagne.

Les officiers subalternes, en contact direct avec les soldats, étaient choisis, par contre, parmi les différents peuples formant l’armée carthaginoise car les troupes étaient souvent groupées, au sein de l’armée, selon leurs nationalités. D’après Polybe, qui relata les péripéties de la guerre des Mercenaires (241 - 237 av. J.-C.), ils donnaient les ordres dans leur langue nationale ; un interprète était chargé de leur transmettre les directives du commandement suprême.

ARMÉE ET MCHINES DE GUERRE

 

Les armes

 

L’historiographie gréco-latine, ainsi que les découvertes archéologiques, fournissent une documentation précise sur les armes qui équipaient les combattants puniques. Elles étaient en grande partie fabriquées dans les arsenaux de Carthage.

Les armes défensives les plus connues étaient la cuirasse, le bouclier, les jambières et le casque. Ce dernier, utilisé dès le VIe siècle av. J.-C. aussi bien par les fantassins que les cavaliers, protégeait la tête et la nuque. L’archéologie nous livra plusieurs modèles, souvent liés aux différentes ethnies qui composaient les armées puniques. Certaines coiffures imitaient les couvre-chefs grecs à cimier, d’autres, en forme de chapeau, étaient surtout répandues chez les Italiques. Les Numides portaient des casques en pointe.

Jusqu’à la fin du IVe siècle av. J.-C. les Carthaginois ont eu une préférence pour le bouclier rond de grande taille fabriqué en bronze. Ce modèle répandu en Orient et en Grèce semble avoir été utilisé à la bataille de Crimisos (339 av. J.-C.). Il est gravé sur un médaillon en terre cuite découvert dans la nécropole de Carthage, ainsi que sur un scarabée mis au jour à l’intérieur d’une tombe à Menzel Témime. Les deux documents remontent au IVe siècle av. J.-C. Les fantassins libyens se protégeaient des pierres et des flèches ennemies par un bouclier rond de petite taille fabriqué en cuir. Des reliefs funéraires mis au jour dans la région de Chemtou attestent l’usage de cette daraga chez les Numides. Les Gaulois, les Ibères et quelques peuples italiques portaient, dès le IIIe siècle av. J.-C., des boucliers allongés ou ovales.

La cuirasse, en cuir ou en métal, protégeait la poitrine. L’armée punique en déroute à la bataille de Crimisos a abandonné derrière elle dix mille cuirasses. Cette arme est représentée sur des documents iconographiques remontant au second siècle av. J.-C., découverts dans le Tophet de Carthage.

Les soldats couvraient, à l’instar des hoplites grecs, leurs jambes par des jambières habituellement coupées dans une feuille de bronze. Ces armes particulières sont représentées sur des stèles mises au jour à Carthage, ainsi que sur un scarabée de la nécropole de Menzel Témime. Les armes offensives étaient également variées. Les plus répandues étaient la lance, l’épée et le poignard court.

 

Les machines de guerre

 

Les machines de guerre, d’origine orientale, africaine ou grecque, étaient fréquentes. Les chars, répandus chez les Libyens dès la fin du second millénaire av. J.-C., furent utilisés à la bataille d’Himère (480 av. J.-C.). Durant les guerres qu’ils livrèrent aux Grecs, en Sicile, au IVe siècle av. J.-C., les Carthaginois opposèrent à leurs ennemis des attelages légers à deux roues, traînés par deux ou quatre chevaux, de tradition locale. Ils avaient aussi eu recours à des chars à faux de type phénicien, attelés à deux ou quatre chevaux, montés par des archers. Ils furent, cependant, abandonnés et remplacés par les éléphants peu avant les guerres Puniques.

Les Puniques, qui constatèrent l’efficacité des éléphants de Pyrrhus durant les guerres qui les opposèrent aux Grecs en Sicile, firent introduire ces animaux au sein de leurs armées au milieu du IIIe siècle av. J.-C. Ils devinrent, depuis, une de leurs principales composantes. Trois cents écuries, destinées à les abriter, furent aménagées à l’intérieur de la muraille qui coupait l’isthme reliant Carthage à la terre ferme (IIIe siècle av. J.-C.).

Les éléphants jouèrent un rôle décisif lors de l’expédition de Regulus, durant la guerre des Mercenaires, ainsi qu’au cours des affrontements du Tage (220 av. J.-C.), de Trébie (218 av. J.-C.) et de Zama (202 av. J.-C.). Sur le champ de bataille, on les rangeait sur toute la largeur du front, opposé à l’ennemi, afin de le protéger des attaques de l’infanterie légère. On les lançait, également, contre les rangs adverses pour les disperser après y avoir semé la panique.

À l’instar des autres peuples de l’Antiquité, les Carthaginois assiégeaient les villes et les citadelles ennemies à l’aide de machines de guerre. L’abondance de leurs ressources financières leur avait permis, très tôt, de fabriquer ces équipements coûteux qui nécessitaient l’intervention de véritables spécialistes. Ils les utilisèrent ainsi à large échelle lors des affrontements qui les opposèrent en Sicile aux Grecs, à la fin du Ve et durant le IVe siècles av. J.-C.

On doit aux Carthaginois l’invention du bélier. Ils utilisèrent, également, la plupart des machines connues des Hellènes, à l’instar du mangonneau, de la tortue, des tours mobiles et des rampes d’assaut. Leurs armées n’eurent, cependant, recours à ces équipements que rarement sur les champs de bataille en Afrique. Les défenseurs de la métropole punique, assiégée par les cohortes romaines lors de la troisième guerre Punique, les utilisèrent surtout pour briser le blocus de leur cité.

 

LES FORTIFICATIONS CARTHAGINOISES

 

En débarquant sur les côtes d’Afrique et de la Méditerranée occidentale, les négociants phéniciens étaient mus par des intentions pacifiques. Ils accordèrent donc peu d’importance à la défense de leurs cités, édifiées sur des sites naturellement fortifiés. Ceci explique l’apparition relativement tardive des retranchements, même autour de Carthage, leur principale métropole.

Les fortifications

de Carthage

 

Le siège imposé par Malchus à la capitale phénicienne atteste qu’elle était, fort probablement, entourée de remparts rudimentaires au VIe siècle av. J.-C. Mais les fortifications les plus anciennes qui nous parvinrent sont constituées par quelques retranchements mis au jour sur la bande côtière ; ils remontent à la fin du Ve siècle av. J.-C.

D’énormes fortifications, s’étendant sur 33 km, furent érigées à la veille des guerres Puniques. Une muraille protégeait les abords nord et sud de la ville. Les défenses de l’isthme reliant la presqu’île à la terre ferme étaient formées d’un retranchement de 5 km de large s’ordonnant autour de trois enceintes. La courtine principale, dotée de terrasses et de tours, présentait une épaisseur de trente pieds (9 m) pour une hauteur globale de trente coudées (15 m). Des écuries, pouvant accueillir trois cents éléphants, étaient aménagées au rez-de-chaussée. L’étage comprenait quatre mille anneaux pour les chevaux, des galeries pour le stockage du fourrage et des casernes pour le logement de vingt mille fantassins et quatre mille cavaliers. Ce front, opposé directement à l’ennemi, était, en outre, renforcé de deux fossés (respectivement de 24 m et 5 m de large) séparés par une plate-forme défensive de quatre mètres de large.

Les fortifications du littoral et de l’arrière-pays

 

Les Carthaginois ne se contentèrent pas de fortifier uniquement leur métropole. Utique et Hadrumetum (Sousse) étaient à leur tour dotées de murailles attestées par l’historiographie antique, mais qui ne nous sont pas parvenues. Les fouilles ont permis la mise au jour de la double enceinte de Kerkouane (Cap Bon). Bien qu’elle fût destinée à protéger une cité moyenne, elle démontre la capacité des Carthaginois à ériger des retranchements efficaces, répondant aux exigences de la porcéotique de l’époque.

Outre la protection des cités, l’État carthaginois s’est préoccupé, également, de la défense du domaine acquis progressivement aux dépens des populations autochtones. Il fut protégé par une ligne « fortifiée » frontalière, dont nous connaissons uniquement les grandes lignes, appelée « Fosses phéniciennes ». Des citadelles et des villages fortifiés s’élevaient, en outre, sur les rivages du Cap Bon et à l’intérieur des terres.

Bien que nous ne saisissions pas dans tous ses détails l’organisation des « Fosses phéniciennes », nous savons que cette ligne protégeait avant tout les terres annexées par Carthage en Afrique. Ce domaine était formé, à la veille de la seconde guerre Punique, par les grandes plaines de la moyenne vallée de la Mejerda (La Chôra Thusca), le Byzacium (le Sahel et une partie du Kairounais), les plaines de l’Oued Méliane, la basse vallée de la Mejerda et le Cap Bon. Il est difficile de suivre les contours occidentaux et méridionaux de cette frontière. Au Nord, elle ne dépassait guère l’actuelle Tabarka ; son point extrême sur la côte sud était situé à Thanae (Tina) aux environs de Sfax.

Les fortifications du littoral capbonais, ainsi que celles des régions intérieures, furent identifiées grâce à l’archéologie. Le système défensif de la presqu’île s’organisait autour de la citadelle de Kélibia (Aspis). Ses approches étaient renforcées par les forts de Ras al-Drek, de Haouaria et de Ras al-Fortas (sur la façade ouest). Ils occupaient des positions stratégiques et assuraient le contrôle de la navigation dans les eaux proches de Carthage, permettant, ainsi, de donner l’alerte et de prévenir les dangers qui menaçaient la capitale punique par voie de mer. Le choix, dès la fin du IVe siècle av. J.-C., de ces points sensibles pour l’édification de leur principal système défensif côtier, démontre que les stratèges carthaginois étaient conscients des dangers qui les menaçaient. C’est par cette voie, en effet, que le tyran de Syracuse Agathocle pénétra en Afrique pour marcher sur la cité de Didon (310 – 307 av. J.-C.). Mais la facilité avec laquelle Regulus s’empara du fort de Kélibia lors de la seconde guerre Punique prouve les lacunes de ce front et les limites de son efficacité. Nonobstant ces carences, ces retranchements continuèrent, grâce à leur position stratégique, à faire partie du système défensif des côtes tunisiennes jusqu’à une époque récente. Ceci démontre les choix judicieux des Carthaginois et la parfaite connaissance qu’ils avaient de la géographie des côtes africaines.

Les vestiges archéologiques, relativement rares, ne permettent pas d’affirmer si les Puniques avaient ou non étendu le système capbonais au reste des côtes tunisiennes. Il est cependant fort probable que l’État carthaginois, ou bien les habitants eux-mêmes, firent fortifier les ports et les points sensibles des rivages, afin de se prémunir contre la piraterie. C’est ce qui explique l’existence de la forteresse de Cap Zebib (sur la côte septentrionale), ainsi que les guettes qui jalonnaient les rivages orientaux. La tour qui se trouvait dans la propriété sahélienne de Hannibal (entre Thapsus et Acholla), d’où il quitta le pays en direction de l’Orient en 195 av. J.-C., faisait partie de ces ouvrages.

Des prospections archéologiques récentes ont permis d’identifier, à l’intérieur du domaine territorial, quelques retranchements et beaucoup de villages fortifiés datant pour la plupart de l’époque des guerres Puniques. On peut répartir ces ouvrages en trois ensembles ; le premier se trouvait au Nord, entre la basse vallée de la Mejerda et la région de Béja, le second s’étendait entre Siliana et Gaafour, le troisième s’élevait dans le Zaghouanais. Les fortifications de ces villages, édifiées par les habitants eux-mêmes, servaient à délimiter les bourgades, ainsi qu’à protéger les habitants des agressions, des pillages (liés à l’insécurité générée par les conflits romano-carthaginois, la guerre des Mercenaires) et des actes de brigandage que les armées commettaient sur leur passage.

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